Je me souviens de cette photo des présidences des trois collèges francophones de l’Ontario et du ministre des Collèges et Universités de l’Ontario, en 1994, comme d’un moment charnière. Elle porte la gravité tranquille des responsabilités, mais aussi la fierté d’un engagement collectif au service de l’éducation en français. Derrière les complets et les regards posés, il y avait des visions, des débats, des élans et la conviction profonde que bâtir des institutions francophones solides en Ontario relevait à la fois du courage politique et d’un sens aigu du bien commun.
De gauche à droite, on reconnaît Marquis Bureau, président fondateur du Collège des Grands Lacs, Andrée Lortie, présidente de La Cité, Dave Cook, ministre des Collèges et Universités de l’Ontario, et Jean Watters, président du Collège Boréal.
À cette époque, nous formions une triade. Une structure relationnelle solide, fondée sur un équilibre des forces, une reconnaissance mutuelle et la capacité de penser ensemble sans chercher à s’absorber. Cette triade a été transformée en dyade. Une structure plus fragile, qui polarise les relations, qui installe une logique de confrontation ou de substitution, et qui croit pouvoir faire un en pensant éliminer l’autre. Dans ce passage, quelque chose de fondamental s’est perdu. Non seulement une institution, mais une manière d’habiter le lien et le pouvoir.
On ne parle presque plus aujourd’hui du Collège des Grands Lacs, sinon comme d’une référence historique, parfois évoquée avec un soupir, depuis que son mandat a été délégué au Collège Boréal. Et pourtant, pour moi, son mythe fondateur demeure bien vivant. Il continue d’habiter ma salle de classe, mes manières d’enseigner, mes gestes d’accompagnement. Comme une mémoire agissante, il rappelle qu’une institution peut disparaître sans que l’élan qui l’a portée ne s’éteigne.
Ce passage a sans doute été l’un des deuils les plus longs que j’ai eu à traverser dans ma vie. Un deuil institutionnel, mais aussi un deuil relationnel et symbolique. Avec le temps, j’ai compris qu’il ne s’agissait pas seulement d’une perte, mais d’une traversée. Car un jour ou l’autre, on s’intéresse toujours au tiers exclu. À ce qui a été mis de côté pour que le système tienne, provisoirement. C’est souvent là que se trouve la clé pour comprendre, réparer et, peut être, réinventer autrement. Ce regard sur le tiers manquant continue aujourd’hui de nourrir ma posture, mon enseignement et mon accompagnement, comme une vigilance éthique et humaine face aux simplifications du pouvoir.


