samedi 21 mars 2026

Quand la peur ferme la porte à la créativité


La peur de l’imperfection ne bloque pas seulement la créativité, elle la transforme en contrôle. Au lieu d’explorer librement, on commence à chercher à bien faire, à éviter l’erreur, à répondre à une image idéale. Peu à peu, l’élan se resserre. Une voix intérieure apparaît, non pas toujours dure, mais trop rapide. Elle juge avant même que quelque chose ait pu prendre forme. Ce qui aurait pu émerger reste alors en suspens, comme interrompu trop tôt.

Créer demande autre chose. Cela demande d’accepter de ne pas savoir exactement où l’on va. Cela demande de tolérer l’inachevé, le flou, le mouvement. Dans les groupes, on le voit clairement. Quand tout doit être juste dès le départ, les idées se font rares. Mais quand l’espace permet d’essayer, de chercher, même maladroitement, quelque chose recommence à circuler. Il ne s’agit pas d’éliminer la peur, mais de ne pas la laisser diriger. À ce moment-là, créer devient un acte de confiance dans le processus lui-même.

vendredi 20 mars 2026

Les trois lignes


Dans le village, on parlait souvent de Sacha. On disait que Sacha savait écouter d’une manière rare. Il n’y avait pas beaucoup de réponses, mais les gens repartaient changés.

Un jour, Alex vint s’asseoir près de Sacha. Alex parlait avec précision, comme pour bien expliquer. Les mots étaient clairs, bien organisés. Pourtant, quelque chose dans le corps ne suivait pas tout à fait.

Sacha ne dit rien au début.

Quand le silence s’installa, Sacha demanda simplement
« Est-ce que ce que tu dis vit aussi dans tes gestes ? »

Alex resta un moment sans répondre.

Sacha prit une petite branche et traça trois lignes dans la terre.

« Ici, ce que tu dis. »
« Ici, ce que tu fais. »
« Ici, ce que tu es. »

Les lignes ne se touchaient pas.

Alex regarda le dessin. Une sensation étrange apparut, difficile à nommer.

Sacha reprit doucement
« Parfois, on apprend à parler avant d’apprendre à sentir. On apprend à agir avant d’apprendre à être. Alors les lignes se séparent. Et on passe du temps à essayer de les faire tenir ensemble. »

Avec la branche, Sacha rapprocha les trois lignes jusqu’à ce qu’elles se rejoignent.

« La confiance commence ici », dit Sacha.

Alex resta silencieux. Les mots ne venaient plus comme avant.

Après un moment, Alex demanda
« Comment on fait pour les rapprocher ? »

Sacha répondit
« On ne les force pas. On apprend à les écouter. »

La branche fut déposée entre eux.

« Quand tu parles, écoute ton corps.
Quand tu agis, regarde ton cœur.
Et quand tu te sens perdu, reviens à ce qui est vrai. Même si c’est petit. »

Les jours suivants, Alex revint. Parfois en parlant, parfois en silence. Peu à peu, quelque chose changeait. Les moments où les lignes s’éloignaient devenaient plus visibles. Et les moments où elles se rapprochaient aussi.

Un matin, Alex dit
« Aujourd’hui, je n’ai rien à expliquer. Mais je sens que ça commence à s’aligner. »

Sacha hocha la tête
« Alors tu deviens un lieu sûr pour toi-même. »

En repartant, quelqu’un demanda à Alex
« Qu’est-ce que tu as appris ? »

Alex répondit après un temps
« À voir quand je ne suis pas entier. Et à ne plus partir tout de suite. »

La personne ne répondit pas.

Mais en marchant, Alex sentait une nouvelle qualité de présence. Ce n’était pas une réponse. C’était une manière d’être.

Et peut-être que la confiance commence ainsi.

mercredi 18 mars 2026

Continuer le lien : accompagner le deuil autrement


Aujourd’hui, à Aylmer, Connexions propose un atelier autour du deuil, avec cette intention simple mais exigeante : accompagner sans diriger, accueillir sans interpréter. Nous allons explorer ensemble une idée qui va à contre-courant de ce que l’on entend souvent, que le lien ne disparaît pas avec la mort, mais qu’il se transforme. Plutôt que de parler de laisser aller, nous prendrons le temps d’habiter cette autre possibilité, celle d’un lien qui continue, autrement, plus discret, parfois plus intérieur.

Je ne sais pas encore ce qui émergera du groupe, et c’est sans doute juste ainsi. Chaque personne porte une histoire singulière, une relation unique, une manière propre de vivre le manque et la présence. Mon rôle sera simplement de tenir cet espace avec attention, pour que chacun puisse, s’il le souhaite, mettre des mots sur ce qui persiste, sur ce qui se transforme. Peut-être que, dans ce temps partagé, quelque chose pourra se déposer, une reconnaissance, un apaisement, ou simplement le sentiment de ne pas être seul à porter ce qui continue.

lundi 16 mars 2026

Au-delà de la liste


La vie n’est pas une liste de choses à faire.

Nous vivons pourtant souvent comme si elle l’était. Nous planifions, nous organisons, nous avançons d’une tâche à l’autre. Tout semble devoir être accompli rapidement. Dans cette course, nous oublions parfois ce qui compte vraiment.

Quand nous accompagnons une personne, quelque chose change. Nous découvrons que les moments les plus importants ne sont pas ceux que nous cochons sur une liste. Ce sont les moments où nous prenons le temps d’écouter, de regarder l’autre avec respect, de rester présents dans une conversation sincère. Un silence partagé, une parole qui réconforte, un geste simple peuvent transformer une journée.

Accompagner demande donc de ralentir et de porter attention à ce qui se passe devant nous. La vie ne se réduit pas à ce que nous faisons. Elle prend surtout forme dans la manière dont nous rencontrons les autres et dont nous prenons soin des liens.

vendredi 13 mars 2026

Se demander pardon : accueillir sa singularité comme une offrande


La parution du nouveau livre d’Olivier Clerc, Le pardon à soi, vient approfondir une dimension essentielle du chemin intérieur : celle de la réconciliation avec sa propre existence. Dans cet ouvrage, auquel j’ai eu la joie de contribuer par un témoignage, le pardon n’est pas présenté comme un simple geste psychologique, mais comme un acte de reconnaissance de soi. Se demander pardon, c’est cesser de se juger pour ce que l’on est, et reconnaître que notre singularité ne constitue pas une erreur à corriger, mais une offrande à accueillir. Dans mon propre parcours, cette démarche a ouvert un passage inattendu : en apprenant à aimer ma différence, j’ai découvert une liberté nouvelle, celle d’accueillir plus profondément la différence des autres. Le pardon à soi devient alors un chemin d’humanisation : un geste intime qui transforme notre manière d’habiter la relation, avec nous-mêmes, avec les autres et avec la vie.