lundi 9 février 2026

Quand tenir ne suffit plus : se relier, puis relâcher

 


Cette semaine, mon agenda prend une couleur un peu spéciale.

Je vais coanimer deux ateliers sur la résilience et la reliance avec des personnes proches aidantes et des aîné.es, puis coanimer un Cercle de Pardon pour Couples pour souligner la Saint-Valentin. Des activités différentes, mais reliées par une même intention : prendre soin du lien.

Dans les ateliers avec les personnes proches aidantes, on parle de ce que ça demande de soutenir un proche jour après jour. De la fatigue, du courage, de cette force discrète qui permet de continuer quand la route est longue. On parle de résilience, non pas comme le fait d’être fort seul, mais comme la capacité de tenir malgré les difficultés. Puis, doucement, on ouvre vers la reliance : ce moment où l’on accepte de ne plus porter tout seul, où l’on se relie à d’autres, où le poids devient un peu plus léger parce qu’il est partagé. En milieu rural, où les distances sont grandes et l’isolement parfois bien réel, cette expérience du lien est précieuse.

En fin de semaine, le Cercle de Pardon pour Couples propose un autre temps. La Saint-Valentin est souvent associée aux cadeaux et aux gestes romantiques. Le Cercle offre plutôt un espace pour s’arrêter et regarder la relation autrement. Un lieu pour déposer ce qui fait mal, ce qui n’a pas été dit, ce qui pèse encore. Le pardon n’est jamais une obligation. C’est une invitation à se libérer de ce qui bloque, à retrouver un peu plus de paix à l’intérieur et dans la relation.

Ces activités se répondent. La résilience, c’est tenir. La reliance, c’est s’appuyer les uns sur les autres. Le pardon, c’est relâcher ce qui fait trop mal. Ensemble, elles rappellent que les relations peuvent devenir des lieux de soutien, plutôt que des lieux d’épuisement.

Accompagner, pour moi, c’est créer des espaces simples et humains, où l’on peut ralentir, respirer et se sentir moins seul. Cette semaine me rappelle à quel point ces espaces sont nécessaires, surtout en plein hiver, quand le besoin de chaleur humaine se fait encore plus sentir.

dimanche 8 février 2026

Ce que tu cherches est souvent lié à ce qui t’a fait mal


Il m’a fallu du temps pour le reconnaître, et peut-être t’en faudra-t-il aussi : ce que nous cherchons avec le plus d’insistance n’est pas toujours né d’un idéal, mais souvent d’une blessure. Pas forcément une blessure spectaculaire. Parfois une série de moments où quelque chose n’a pas tenu : un manque de reconnaissance, une parole absente, une institution sourde, une communauté qui n’a pas su protéger.

Longtemps, j’ai cru que mon engagement venait d’un choix clair et rationnel. Avec le recul, je vois qu’il était aussi une réponse. Ce que je cherchais, des espaces justes, des communautés capables, des institutions humaines,  correspondait exactement à ce qui m’avait fait mal lorsqu’ils faisaient défaut. La blessure n’était pas le moteur visible, mais elle orientait le chemin.

Reconnaître ce lien ne nous fragilise pas. Au contraire. Cela nous protège. Quand la douleur reste inconsciente, elle gouverne nos choix à notre insu. Elle nous pousse à vouloir réparer, sauver, corriger. Quand elle est reconnue, elle devient source de discernement. Elle empêche la naïveté autant que le cynisme.

Si je partage cela avec toi, ce n’est pas pour t’inviter à t’arrêter à ta blessure, ni à la sacraliser. C’est pour t’aider à te poser une question simple et exigeante : sais-tu ce que tu cherches, et sais-tu d’où cela vient ?

Ce que tu cherches est souvent lié à ce qui t’a fait mal. La justesse commence lorsque tu acceptes de tenir les deux ensemble, sans les confondre, sans t’en libérer trop vite. Alors, ce que tu poursuis cesse d’être une fuite. Cela devient une offrande.

samedi 7 février 2026

Voir le monde en communautés : une vocation patiemment incarnée

 

Je me rends compte que je ne vois presque jamais le monde en individus isolés, ni en simples structures. Je le vois en communautés. Salle de classe, paroisse, organisme communautaire, centre de recherche, comité d’éthique : autant de lieux où se joue, silencieusement ou explicitement, la possibilité pour des personnes de devenir capables ensemble. Ce regard ne m’est pas venu par théorie, mais par expérience. Grandir dans une communauté linguistique et religieuse minoritaire m’a appris très tôt que la dignité ne se protège pas seul. Elle se tisse dans le lien, se soutient par des cadres justes et se transmet par la parole partagée. Plus tard, l’animation communautaire, l’enseignement, l’accompagnement et l’engagement institutionnel n’ont fait que donner forme à cette intuition première.

Avec le temps, j’ai compris que voir le monde en communautés ne signifiait pas les idéaliser. Une communauté peut soutenir comme elle peut enfermer. Elle peut libérer la parole ou la faire taire. C’est pourquoi j’en suis venu à tenir la dignité comme boussole : elle empêche l’amour de devenir naïf et la justice de devenir inhumaine. Aujourd’hui, que j’enseigne, que je fasse de la recherche, que j’accompagne des proches aidants ou que je participe à un comité d’éthique, le geste demeure le même : créer et habiter des espaces relationnels où la reconnaissance, le cadre et la responsabilité permettent une maturation humaine et collective. Voir le monde en communautés, pour moi, c’est refuser les solutions solitaires aux problèmes collectifs et croire, malgré les fragilités, que quelque chose d’humain peut encore advenir ensemble.

jeudi 5 février 2026

À toi, ma sœur Guylaine


 Tu es partie trop tôt,

avant de voir tes deux filles grandir,
avant de les voir devenir, à leur tour, des mères.
Il y a des absences qui ne se comblent pas.
La tienne fait partie de celles-là.

Tu étais une mère aimante,
attentive aux détails simples,
de celles qui aiment sans bruit
mais dont l’amour soutient longtemps après le dernier geste.
Tes filles, Natalie et Dominique, portent encore en elles
ta douceur, ta force tranquille
et cette manière bien à toi d’être là sans prendre toute la place.

La dernière chanson que je t’ai chantée,
c’était The Wind Beneath My Wings.
Je ne savais pas alors
que ces mots allaient m’accompagner si longtemps.
Aujourd’hui encore, ils disent vrai.
Tu es restée ce vent discret
qui aide à tenir debout
quand le courage hésite.

J’ai la chance de cheminer avec tes filles depuis ton départ.
À leurs côtés, je découvre que l’amour ne disparaît pas.
Il change de forme.
Il devient présence silencieuse, fidélité, souffle.
À travers elles, quelque chose de toi continue de vivre,
de grandir, de donner.

Tu me manques.
Pas seulement pour ce qui a été,
mais pour ce qui aurait pu être.
Et pourtant, je te sens encore là,
dans les moments où il faut aimer sans savoir,
dans ceux où il faut rester debout sans faire de bruit.

Tu es partie trop tôt,
mais tu as aimé pleinement.
Et cet amour-là, ma sœur,
je le porte encore,
je le transmets,
et il est toujours vrai aujourd’hui.

Du langage des idées au langage du vivant : traverser l’université sans perdre l’humain

 

Quand j’ai fait mon baccalauréat dans les années 1980, l’université était encore un lieu où l’on apprenait à penser avant d’apprendre à faire. Les cours de philosophie, de sociologie, de sciences politiques et d’histoire occupaient une place centrale. On nous invitait à lire lentement, à discuter, à débattre, à situer les idées dans leur contexte. Le langage n’était pas orienté vers la performance ou l’employabilité, mais vers la compréhension du monde et de notre place en son sein. On parlait de société, de pouvoir, de justice, de culture, de responsabilité. Le rapport au savoir était profondément relationnel et critique. Ce langage m’a formé durablement. Il m’a appris à nommer le vivant, le conflictuel, l’ambigu.

Dans les années 1990, à la maîtrise, j’ai senti un premier déplacement. Le monde universitaire commençait à s’arrimer plus explicitement aux besoins organisationnels et institutionnels. Les approches professionnelles gagnaient en importance, les méthodologies se formalisaient, les objectifs devenaient plus visibles. Cela m’a apporté une rigueur précieuse, une capacité à structurer l’action, à intervenir concrètement. Mais j’ai aussi commencé à percevoir un glissement du langage. On parlait davantage de modèles, de stratégies, de gestion du changement. Le vivant était encore là, mais déjà filtré par des cadres plus techniques. J’ai appris à naviguer entre ces deux mondes, sans toujours réussir à les faire dialoguer pleinement.

Puis il y a mon doctorat, dans les années 2020. Cette fois, le contraste est saisissant. Le vocabulaire de l’ingénierie est omniprésent. On parle d’indicateurs, de performance, d’impact, de compétences, de gouvernance, de gestion des risques. Même les enjeux humains, relationnels et communautaires sont souvent traduits dans un langage opérationnel. Je ne nie pas la nécessité de cette rigueur, ni l’importance de rendre des comptes. Mais je ressens profondément ce qui s’est appauvri en chemin : un langage pour dire le lien, la lenteur, la fatigue morale, la dignité, la présence, la transformation silencieuse.

Cette évolution, je ne l’ai pas vécue uniquement dans les salles de cours. Je l’ai rencontrée tout au long de mon parcours professionnel. Dans les organisations, dans le milieu communautaire, dans les institutions publiques, j’ai vu le même mouvement à l’œuvre. Des personnes profondément engagées, compétentes, intelligentes, mais fatiguées de devoir se traduire sans cesse dans un langage qui ne correspond pas à ce qu’elles vivent réellement. J’ai vu des directions générales, des gestionnaires, des intervenantes et intervenants épuisés non pas par manque de savoir-faire, mais par manque de mots pour dire ce qui les traverse et ce qui se joue dans leurs relations et leurs milieux.

C’est dans ce contexte que mon choix de l’Université Saint-Paul prend tout son sens. J’y ai trouvé un lieu où les sciences humaines, la philosophie, la spiritualité, l’éthique et les pratiques professionnelles ne sont pas mises en concurrence, mais appelées à dialoguer. Un lieu où le langage du vivant n’est pas marginal, mais reconnu comme essentiel pour penser l’accompagnement, le leadership, la communauté et le soin. Enseigner et étudier à Saint-Paul, pour moi, ce n’est pas un simple choix institutionnel. C’est un choix de cohérence.

J’y poursuis mon doctorat parce que j’y ai la possibilité de nommer autrement ce que j’observe sur le terrain. D’oser un langage qui relie le personnel, le relationnel et le collectif. D’articuler la rigueur universitaire avec une attention au vivant, aux personnes et aux communautés. Et j’y enseigne parce que je crois profondément que former aujourd’hui, ce n’est pas seulement transmettre des compétences, mais offrir des mots, des repères et des espaces pour habiter le monde autrement.

Avec le recul, je vois mon parcours comme un fil tendu entre trois époques. Les années 1980 m’ont appris à penser le monde. Les années 1990 m’ont appris à agir en son sein. Les années 2020 m’invitent à réparer un langage, à redonner souffle à ce qui a été trop longtemps réduit à des mécanismes. Et c’est précisément ce travail de réconciliation entre rigueur et vivant que je poursuis aujourd’hui, avec conviction, à l’Université Saint-Paul.