samedi 7 février 2026

Voir le monde en communautés : une vocation patiemment incarnée

 

Je me rends compte que je ne vois presque jamais le monde en individus isolés, ni en simples structures. Je le vois en communautés. Salle de classe, paroisse, organisme communautaire, centre de recherche, comité d’éthique : autant de lieux où se joue, silencieusement ou explicitement, la possibilité pour des personnes de devenir capables ensemble. Ce regard ne m’est pas venu par théorie, mais par expérience. Grandir dans une communauté linguistique et religieuse minoritaire m’a appris très tôt que la dignité ne se protège pas seul. Elle se tisse dans le lien, se soutient par des cadres justes et se transmet par la parole partagée. Plus tard, l’animation communautaire, l’enseignement, l’accompagnement et l’engagement institutionnel n’ont fait que donner forme à cette intuition première.

Avec le temps, j’ai compris que voir le monde en communautés ne signifiait pas les idéaliser. Une communauté peut soutenir comme elle peut enfermer. Elle peut libérer la parole ou la faire taire. C’est pourquoi j’en suis venu à tenir la dignité comme boussole : elle empêche l’amour de devenir naïf et la justice de devenir inhumaine. Aujourd’hui, que j’enseigne, que je fasse de la recherche, que j’accompagne des proches aidants ou que je participe à un comité d’éthique, le geste demeure le même : créer et habiter des espaces relationnels où la reconnaissance, le cadre et la responsabilité permettent une maturation humaine et collective. Voir le monde en communautés, pour moi, c’est refuser les solutions solitaires aux problèmes collectifs et croire, malgré les fragilités, que quelque chose d’humain peut encore advenir ensemble.

jeudi 5 février 2026

À toi, ma sœur Guylaine


 Tu es partie trop tôt,

avant de voir tes deux filles grandir,
avant de les voir devenir, à leur tour, des mères.
Il y a des absences qui ne se comblent pas.
La tienne fait partie de celles-là.

Tu étais une mère aimante,
attentive aux détails simples,
de celles qui aiment sans bruit
mais dont l’amour soutient longtemps après le dernier geste.
Tes filles, Natalie et Dominique, portent encore en elles
ta douceur, ta force tranquille
et cette manière bien à toi d’être là sans prendre toute la place.

La dernière chanson que je t’ai chantée,
c’était The Wind Beneath My Wings.
Je ne savais pas alors
que ces mots allaient m’accompagner si longtemps.
Aujourd’hui encore, ils disent vrai.
Tu es restée ce vent discret
qui aide à tenir debout
quand le courage hésite.

J’ai la chance de cheminer avec tes filles depuis ton départ.
À leurs côtés, je découvre que l’amour ne disparaît pas.
Il change de forme.
Il devient présence silencieuse, fidélité, souffle.
À travers elles, quelque chose de toi continue de vivre,
de grandir, de donner.

Tu me manques.
Pas seulement pour ce qui a été,
mais pour ce qui aurait pu être.
Et pourtant, je te sens encore là,
dans les moments où il faut aimer sans savoir,
dans ceux où il faut rester debout sans faire de bruit.

Tu es partie trop tôt,
mais tu as aimé pleinement.
Et cet amour-là, ma sœur,
je le porte encore,
je le transmets,
et il est toujours vrai aujourd’hui.

Du langage des idées au langage du vivant : traverser l’université sans perdre l’humain

 

Quand j’ai fait mon baccalauréat dans les années 1980, l’université était encore un lieu où l’on apprenait à penser avant d’apprendre à faire. Les cours de philosophie, de sociologie, de sciences politiques et d’histoire occupaient une place centrale. On nous invitait à lire lentement, à discuter, à débattre, à situer les idées dans leur contexte. Le langage n’était pas orienté vers la performance ou l’employabilité, mais vers la compréhension du monde et de notre place en son sein. On parlait de société, de pouvoir, de justice, de culture, de responsabilité. Le rapport au savoir était profondément relationnel et critique. Ce langage m’a formé durablement. Il m’a appris à nommer le vivant, le conflictuel, l’ambigu.

Dans les années 1990, à la maîtrise, j’ai senti un premier déplacement. Le monde universitaire commençait à s’arrimer plus explicitement aux besoins organisationnels et institutionnels. Les approches professionnelles gagnaient en importance, les méthodologies se formalisaient, les objectifs devenaient plus visibles. Cela m’a apporté une rigueur précieuse, une capacité à structurer l’action, à intervenir concrètement. Mais j’ai aussi commencé à percevoir un glissement du langage. On parlait davantage de modèles, de stratégies, de gestion du changement. Le vivant était encore là, mais déjà filtré par des cadres plus techniques. J’ai appris à naviguer entre ces deux mondes, sans toujours réussir à les faire dialoguer pleinement.

Puis il y a mon doctorat, dans les années 2020. Cette fois, le contraste est saisissant. Le vocabulaire de l’ingénierie est omniprésent. On parle d’indicateurs, de performance, d’impact, de compétences, de gouvernance, de gestion des risques. Même les enjeux humains, relationnels et communautaires sont souvent traduits dans un langage opérationnel. Je ne nie pas la nécessité de cette rigueur, ni l’importance de rendre des comptes. Mais je ressens profondément ce qui s’est appauvri en chemin : un langage pour dire le lien, la lenteur, la fatigue morale, la dignité, la présence, la transformation silencieuse.

Cette évolution, je ne l’ai pas vécue uniquement dans les salles de cours. Je l’ai rencontrée tout au long de mon parcours professionnel. Dans les organisations, dans le milieu communautaire, dans les institutions publiques, j’ai vu le même mouvement à l’œuvre. Des personnes profondément engagées, compétentes, intelligentes, mais fatiguées de devoir se traduire sans cesse dans un langage qui ne correspond pas à ce qu’elles vivent réellement. J’ai vu des directions générales, des gestionnaires, des intervenantes et intervenants épuisés non pas par manque de savoir-faire, mais par manque de mots pour dire ce qui les traverse et ce qui se joue dans leurs relations et leurs milieux.

C’est dans ce contexte que mon choix de l’Université Saint-Paul prend tout son sens. J’y ai trouvé un lieu où les sciences humaines, la philosophie, la spiritualité, l’éthique et les pratiques professionnelles ne sont pas mises en concurrence, mais appelées à dialoguer. Un lieu où le langage du vivant n’est pas marginal, mais reconnu comme essentiel pour penser l’accompagnement, le leadership, la communauté et le soin. Enseigner et étudier à Saint-Paul, pour moi, ce n’est pas un simple choix institutionnel. C’est un choix de cohérence.

J’y poursuis mon doctorat parce que j’y ai la possibilité de nommer autrement ce que j’observe sur le terrain. D’oser un langage qui relie le personnel, le relationnel et le collectif. D’articuler la rigueur universitaire avec une attention au vivant, aux personnes et aux communautés. Et j’y enseigne parce que je crois profondément que former aujourd’hui, ce n’est pas seulement transmettre des compétences, mais offrir des mots, des repères et des espaces pour habiter le monde autrement.

Avec le recul, je vois mon parcours comme un fil tendu entre trois époques. Les années 1980 m’ont appris à penser le monde. Les années 1990 m’ont appris à agir en son sein. Les années 2020 m’invitent à réparer un langage, à redonner souffle à ce qui a été trop longtemps réduit à des mécanismes. Et c’est précisément ce travail de réconciliation entre rigueur et vivant que je poursuis aujourd’hui, avec conviction, à l’Université Saint-Paul.

Un signe de pauvreté relationnelle collective


J’entends souvent cette phrase : « c’est un problème de communication ».

Au travail. En famille. Dans les institutions. Dans les groupes. Elle revient comme une explication évidente, presque automatique. À force de l’entendre, je me surprends à m’arrêter et à me demander : qu’essaie-t-on vraiment de nommer quand on dit cela ?

Qualifier une difficulté de problème de communication me semble aujourd’hui rassurant. C’est clair, opératoire, réparable. On peut mieux expliquer, ajuster les mots, préciser les attentes. Pourtant, derrière cette formule, j’entends souvent autre chose : une pauvreté relationnelle collective. Non pas un manque de discours, mais une difficulté grandissante à prendre soin du lien dans la durée.

Je constate que nous vivons dans des contextes où la relation est constamment mise sous pression. La vitesse, la surcharge, la performance, la fragmentation des rôles grignotent lentement les espaces de présence. Le temps pour se rencontrer vraiment se réduit. Alors, quand quelque chose craque, quand un malaise surgit, nous nous tournons vers la communication pour réparer ce que la relation ne soutient plus.

On parle davantage parce que le lien n’est plus suffisamment nourri.

Je le vois dans les milieux de travail : on multiplie les réunions, les courriels, les protocoles, alors que ce qui manque est souvent plus simple et plus exigeant à la fois : reconnaissance, confiance, sentiment de compter. Je le vois dans les familles : on cherche les bons mots, alors que ce qui ferait la différence serait parfois un climat où chacun peut demeurer en relation sans devoir se défendre. Je le vois dans les institutions : l’information circule, mais le lien peine à s’inscrire dans la durée.

Dans ces situations, la communication devient un substitut relationnel. Elle tente d’occuper l’espace laissé vacant par l’affaiblissement du lien. On demande aux mots de faire ce que la relation n’a plus les conditions de porter.

Dire que tout est un problème de communication permet aussi, parfois, d’éviter une question plus inconfortable : qu’avons-nous cessé de soutenir collectivement pour que le lien s’effrite ainsi ? Quels espaces avons-nous négligés ? Quelles lenteurs avons-nous abandonnées au nom de l’efficacité ?

Pour moi, la pauvreté relationnelle ne se manifeste pas par l’absence de discours, mais par la difficulté grandissante à prendre soin du lien dans la durée. Je la reconnais à cette inflation de paroles qui n’apaisent plus, à ces échanges qui informent sans relier, à ces explications qui ne réparent pas.

Alors j’essaie de déplacer mon regard.
Moins chercher à mieux communiquer.
Et davantage m’interroger sur la manière dont je contribue, ou non, à soutenir la relation comme un espace vivant, fragile, exigeant, mais essentiel.

Car ce qui me semble manquer aujourd’hui, ce n’est pas un meilleur message,
mais une attention suffisamment fidèle au lien
pour que les mots puissent, à nouveau, y trouver leur juste place.

mercredi 4 février 2026

Traverser les territoires pour habiter le lien

 

Je me souviens du chemin parcouru, de ses détours et de ses passages.
De Rouyn-Noranda/Sudbury à Toronto, de Calgary à Ottawa/Gatineau, mon parcours est d’abord géographique, mais surtout profondément formateur.

Le Nord, Rouyn-Noranda/Sudbury, m’a appris la rudesse et la solidarité. Là-bas, on comprend vite que la vie se tient ensemble, que les liens comptent quand les conditions sont exigeantes. C’est dans ce territoire que s’enracine mon attention au collectif, au soutien discret, à ce qui permet de tenir quand tout n’est pas facile.

Le Sud, à Toronto, m’a confronté à la vitesse, aux institutions, à la logique de la performance. J’y ai appris le langage des organisations, du leadership formel et de la gestion. Mais j’y ai aussi perçu les limites d’un monde où l’efficacité peut parfois prendre le pas sur la présence humaine.

L’Ouest, à Calgary, a été un espace d’expansion. Huit années pour respirer autrement, travailler à grande échelle, voyager et intervenir à l’international. J’y ai approfondi ma compréhension des systèmes, du pouvoir d’agir et de la transformation organisationnelle. Et, en parallèle, j’y ai découvert le coût humain de certaines formes de leadership lorsque le cœur et le corps ne suivent plus.

L’Est, à Ottawa/Gatineau, m’a ramené vers l’essentiel. Vers le communautaire. Vers l’écoute. Vers l’accompagnement des personnes proches aidantes. C’est ici que les apprentissages du Nord, du Sud et de l’Ouest se sont lentement recomposés. Ce que j’avais appris dans les institutions et sur les routes s’est mis au service du lien, de la présence et de la soutenabilité humaine.

De Nord en Sud, d’Ouest en Est, j’ai traversé des mondes. Aujourd’hui, ce chemin me permet d’habiter une posture d’accompagnement qui tient ensemble l’expérience, le discernement, la résonance et l’ancrage. Ce parcours n’était pas une ligne droite. Il était une préparation.

Et c’est de là que je parle maintenant.