mercredi 4 février 2026

Traverser les territoires pour habiter le lien

 

Je me souviens du chemin parcouru, de ses détours et de ses passages.
De Rouyn-Noranda/Sudbury à Toronto, de Calgary à Ottawa/Gatineau, mon parcours est d’abord géographique, mais surtout profondément formateur.

Le Nord, Rouyn-Noranda/Sudbury, m’a appris la rudesse et la solidarité. Là-bas, on comprend vite que la vie se tient ensemble, que les liens comptent quand les conditions sont exigeantes. C’est dans ce territoire que s’enracine mon attention au collectif, au soutien discret, à ce qui permet de tenir quand tout n’est pas facile.

Le Sud, à Toronto, m’a confronté à la vitesse, aux institutions, à la logique de la performance. J’y ai appris le langage des organisations, du leadership formel et de la gestion. Mais j’y ai aussi perçu les limites d’un monde où l’efficacité peut parfois prendre le pas sur la présence humaine.

L’Ouest, à Calgary, a été un espace d’expansion. Huit années pour respirer autrement, travailler à grande échelle, voyager et intervenir à l’international. J’y ai approfondi ma compréhension des systèmes, du pouvoir d’agir et de la transformation organisationnelle. Et, en parallèle, j’y ai découvert le coût humain de certaines formes de leadership lorsque le cœur et le corps ne suivent plus.

L’Est, à Ottawa/Gatineau, m’a ramené vers l’essentiel. Vers le communautaire. Vers l’écoute. Vers l’accompagnement des personnes proches aidantes. C’est ici que les apprentissages du Nord, du Sud et de l’Ouest se sont lentement recomposés. Ce que j’avais appris dans les institutions et sur les routes s’est mis au service du lien, de la présence et de la soutenabilité humaine.

De Nord en Sud, d’Ouest en Est, j’ai traversé des mondes. Aujourd’hui, ce chemin me permet d’habiter une posture d’accompagnement qui tient ensemble l’expérience, le discernement, la résonance et l’ancrage. Ce parcours n’était pas une ligne droite. Il était une préparation.

Et c’est de là que je parle maintenant.

mardi 3 février 2026

La mémoire d’une triade et le silence du tiers

 

Je me souviens de cette photo des présidences des trois collèges francophones de l’Ontario et du ministre des Collèges et Universités de l’Ontario, en 1994, comme d’un moment charnière. Elle porte la gravité tranquille des responsabilités, mais aussi la fierté d’un engagement collectif au service de l’éducation en français. Derrière les complets et les regards posés, il y avait des visions, des débats, des élans et la conviction profonde que bâtir des institutions francophones solides en Ontario relevait à la fois du courage politique et d’un sens aigu du bien commun.
De gauche à droite, on reconnaît Marquis Bureau, président fondateur du Collège des Grands Lacs, Andrée Lortie, présidente de La Cité, Dave Cook, ministre des Collèges et Universités de l’Ontario, et Jean Watters, président du Collège Boréal.

À cette époque, nous formions une triade. Une structure relationnelle solide, fondée sur un équilibre des forces, une reconnaissance mutuelle et la capacité de penser ensemble sans chercher à s’absorber. Cette triade a été transformée en dyade. Une structure plus fragile, qui polarise les relations, qui installe une logique de confrontation ou de substitution, et qui croit pouvoir faire un en pensant éliminer l’autre. Dans ce passage, quelque chose de fondamental s’est perdu. Non seulement une institution, mais une manière d’habiter le lien et le pouvoir.

On ne parle presque plus aujourd’hui du Collège des Grands Lacs, sinon comme d’une référence historique, parfois évoquée avec un soupir, depuis que son mandat a été délégué au Collège Boréal. Et pourtant, pour moi, son mythe fondateur demeure bien vivant. Il continue d’habiter ma salle de classe, mes manières d’enseigner, mes gestes d’accompagnement. Comme une mémoire agissante, il rappelle qu’une institution peut disparaître sans que l’élan qui l’a portée ne s’éteigne.

Ce passage a sans doute été l’un des deuils les plus longs que j’ai eu à traverser dans ma vie. Un deuil institutionnel, mais aussi un deuil relationnel et symbolique. Avec le temps, j’ai compris qu’il ne s’agissait pas seulement d’une perte, mais d’une traversée. Car un jour ou l’autre, on s’intéresse toujours au tiers exclu. À ce qui a été mis de côté pour que le système tienne, provisoirement. C’est souvent là que se trouve la clé pour comprendre, réparer et, peut être, réinventer autrement. Ce regard sur le tiers manquant continue aujourd’hui de nourrir ma posture, mon enseignement et mon accompagnement, comme une vigilance éthique et humaine face aux simplifications du pouvoir.

Écouter avant de comprendre, penser pour répondre


Je suis du type qui écoute le monde, et j’apprends doucement à le penser. Longtemps, j’ai cru que cette manière d’être était un défaut, une forme de lenteur dans un monde qui valorise la rapidité des réponses et la clarté des positions. J’entrais dans une pièce et je sentais avant de comprendre. Je percevais les tensions, les élans, les silences, sans toujours savoir quoi en faire ni comment les dire. Pendant que d’autres formulaient déjà des analyses, je laissais le réel me traverser.

Avec le temps, j’ai compris que cette écoute n’était pas une faiblesse, mais une compétence brute, encore inachevée. Écouter sans penser peut devenir épuisant. On reçoit beaucoup, parfois trop. On porte des atmosphères, des non-dits, des appels qui restent sans traduction. J’ai alors réalisé que penser n’était pas trahir l’écoute, mais lui offrir une seconde vie. Penser, pour moi, n’est pas prendre le contrôle. C’est apprendre à nommer sans écraser, à structurer sans rigidifier, à donner forme sans perdre le lien avec ce qui a été reçu.

Concrètement, cela ressemble à ceci. Après une rencontre, je ne réagis plus immédiatement. Je prends un temps. Puis je reviens à ce que j’ai ressenti et je me demande : qu’est-ce que cela dit vraiment ? De quoi est-ce le signe ? Qu’est-ce qui mérite d’être dit, et à qui ? La pensée devient alors un prolongement de l’écoute, non une correction.

J’apprends aussi que penser demande du courage. Le courage de prendre position. Le courage de risquer une parole. Le courage d’assumer que ce que j’ai entendu m’engage. Écouter le monde m’a appris l’humilité. Apprendre à le penser m’apprend la responsabilité.

Je ne renie pas mon point de départ. J’y reste fidèle. Mais je découvre qu’entre écouter et penser, il n’y a pas opposition, il y a croissance. Une maturation lente, organique, parfois inconfortable. Écouter m’a appris à recevoir le monde. Penser m’apprend, peu à peu, à lui répondre.

lundi 2 février 2026

Entre lumière et prédiction : un même seuil, deux récits

 

Aujourd’hui, 2 février, certaines personnes célèbrent la Chandeleur, fête de la lumière qui revient, du feu qui résiste à l’hiver, du geste simple de faire sauter des crêpes comme un acte de confiance envers la suite. D’autres sourient au jour de la marmotte, où l’on scrute l’ombre pour deviner ce qui vient, comme si le futur acceptait encore de se laisser lire dans un signe animal et joueur. Deux traditions, deux langages, l’un symbolique et rituel, l’autre populaire et humoristique, mais un même seuil, celui où l’humain cherche à sentir plutôt qu’à calculer, à écouter le temps plutôt qu’à le maîtriser. Entre la chandelle et la marmotte, entre la lumière et l’ombre, quelque chose en nous se demande encore, est-ce le moment de sortir, ou d’attendre un peu.

vendredi 30 janvier 2026

La posture juste, ici et maintenant

 

Avant même de parler, ton corps a déjà choisi une posture.

Se fermer.
Pousser.
Se retirer.
Contrôler.
Ou rester présent.

La posture juste ne consiste pas à bien faire, mais à ne pas réagir automatiquement.
Elle commence par un micro-arrêt.
Un souffle.
Les pieds au sol.
Une tension qui se relâche.

Dans le quotidien, elle se joue dans ces détails-là.
Quand une parole pique.
Quand une demande fatigue.
Quand l’envie de convaincre monte.

La question n’est pas qui a raison,
mais d’où est-ce que je réponds.

Être dans une posture juste,
c’est rester ancré sans se durcir,
ouvert sans se perdre,
centré sans contrôler.

Ce n’est pas une posture parfaite.
C’est une posture ajustée,
instant après instant.

La posture juste ne change pas tout.
Mais elle change la qualité du lien.