dimanche 8 novembre 2026

Le chasseur et l'ours ; apprendre à rencontrer la vie autremement

 

Un récit sur la contemplation, la maîtrise et notre manière d’habiter le monde.

Il était une fois un chasseur qui connaissait la forêt mieux que quiconque dans son village. Il savait reconnaître les traces laissées par les animaux, prévoir la direction du vent et repérer les endroits où le gibier venait se nourrir. On disait de lui qu’il ne revenait jamais les mains vides. Il en était fier. Pour lui, la forêt était un ensemble de signes à déchiffrer, de mouvements à anticiper et de ressources à recueillir. Chaque empreinte annonçait une possibilité et chaque bruit appelait une décision.

Un matin d’automne, alors que la brume s’attardait entre les arbres, il aperçut les traces fraîches d’un ours. Il les suivit pendant près d’une heure, avançant lentement, son fusil à la main. Puis, au détour d’un sentier, il l’aperçut. Un grand ours se tenait près d’un vieux bouleau renversé. Le chasseur s’immobilisa. L’ours leva la tête. Pendant un long moment, ils se regardèrent. Le chasseur connaissait les ours. Il savait comment ils se déplaçaient, comment ils réagissaient et où il devait viser. Pourtant, à cet instant, rien de ce qu’il savait ne semblait suffire. L’ours ne fuyait pas. Il ne s’approchait pas non plus. Il était simplement là. Le chasseur sentit son doigt se rapprocher de la détente. C’était un geste appris, presque automatique. Devant l’incertitude, il fallait reprendre le contrôle. Mais quelque chose l’arrêta.

Pour la première fois, il ne voyait pas seulement un animal à chasser. Il prenait conscience qu’il se trouvait devant un autre être vivant, avec sa propre existence, ses besoins et sa manière d’habiter la forêt. L’ours n’était pas là pour lui. Il ne cherchait ni à lui enseigner quelque chose ni à répondre à ses attentes. Deux êtres vivants se rencontraient, sans savoir ce que l’autre allait faire. Le chasseur abaissa lentement son fusil. Il sentit alors le froid sur ses joues, l’humidité de la terre sous ses bottes et le mouvement du vent dans les branches. Il entendit une goutte d’eau tomber d’une feuille, puis une autre. Il réalisa qu’il n’avait rien remarqué de tout cela depuis le début de sa marche. Il avait traversé la forêt pendant des heures sans vraiment y être présent. Il avait observé, calculé, anticipé, mais il n’avait pas pris le temps de contempler. L’ours tourna légèrement la tête, renifla l’air, puis s’éloigna entre les arbres. Le chasseur resta immobile. Il ne ressentait ni victoire ni défaite. Il n’avait rien capturé, rien obtenu, rien accompli de ce qu’il avait prévu. Pourtant, il avait l’impression que quelque chose d’important venait de se produire. Pour une fois, il avait laissé une rencontre exister sans chercher à la maîtriser.

Sur le chemin du retour, il marcha plus lentement. Il remarqua la mousse sur les pierres, les jeunes pousses qui grandissaient dans le bois mort et les reflets de la lumière sur un ruisseau. Il s’arrêta quelques instants, sans raison particulière. Il découvrait une forêt qu’il connaissait depuis toujours, mais qu’il n’avait peut-être jamais véritablement rencontrée. Lorsqu’il arriva au village, son voisin lui demanda ce qu’il avait rapporté. « Rien », répondit le chasseur. « Tu as donc perdu ta journée? » Le chasseur réfléchit un moment avant de répondre : « Je ne crois pas. C’est peut-être la première fois que je vais dans la forêt sans avoir besoin de tout prendre. »

Les années passèrent. Le chasseur continua parfois de chasser, car sa famille avait besoin de nourriture. Il n’avait pas renoncé à son savoir ni à ses responsabilités. Mais quelque chose avait changé dans sa manière d’être au monde. Il ne considérait plus chaque rencontre comme une occasion de prendre, chaque silence comme un vide à remplir ou chaque incertitude comme un problème à résoudre. Il avait découvert qu’il pouvait connaître la forêt sans prétendre la posséder et qu’il pouvait en faire partie sans devoir constamment la maîtriser.

Bien des années plus tard, sa petite-fille lui demanda pourquoi il n’avait pas tiré sur l’ours. Le vieil homme demeura silencieux un moment. « Parce que ce jour-là, j’ai compris que je n’étais pas le seul à être vivant dans cette forêt. » Elle lui demanda alors ce que l’ours lui avait enseigné. Le grand-père sourit. « Rien. L’ours ne savait même pas que j’avais quelque chose à apprendre. C’est moi qui ai cessé, pendant un instant, de vouloir que la forêt soit quelque chose pour moi. J’ai découvert que je pouvais simplement être avec elle. » La petite fille regarda vers les arbres. « Crois-tu que l’ours se souvient de toi? » Le vieil homme éclata de rire. « Je n’en sais rien. Et pour une fois, cela ne me dérange pas de ne pas savoir. »

Cette histoire nous rappelle que la contemplation ne nous demande pas de nous retirer de la vie quotidienne. Elle nous invite plutôt à changer notre manière d’y être présents. Nous passons une grande partie de notre existence à vouloir comprendre, prévoir, organiser et transformer ce qui nous entoure. Ces capacités sont précieuses, mais elles peuvent aussi nous faire oublier que la vie ne se réduit pas à ce que nous pouvons en faire. Contempler, c’est parfois suspendre notre volonté de maîtrise pour laisser la réalité se présenter à nous autrement. C’est reconnaître que les personnes, les relations et le monde vivant possèdent une valeur qui dépasse leur utilité. C’est accepter de ne pas tout comprendre, de ne pas toujours intervenir et de ne pas chercher une réponse à chaque rencontre. Le chasseur n’a pas découvert une nouvelle technique pour mieux connaître la forêt. Il a découvert une autre manière d’entrer en relation avec elle. Et peut-être en va-t-il ainsi de nos relations humaines. Lorsque nous cessons, ne serait-ce qu’un instant, de vouloir expliquer, corriger ou transformer l’autre, nous créons parfois les conditions d’une véritable rencontre.

La contemplation ne nous éloigne pas de l’action. Elle peut nous libérer de l'obligation de tout maîtriser pour nous permettre d’agir avec davantage de présence, de discernement et de respect pour ce qui nous dépasse.

vendredi 6 novembre 2026

Une communauté vivante, c'est une communauté qui fait une place à chacun.e

 

La première journée du Colloque 2026 du Réseau de la recherche sur la francophonie canadienne (RRF), tenu à l'Université Saint-Paul, nous a invités à réfléchir à la bienveillance et au bien-être dans nos communautés francophones. Une question a traversé les différentes présentations : comment faire en sorte que chaque personne puisse se sentir reconnue, accueillie et capable de contribuer à la vie collective? Préserver notre langue, notre culture et notre histoire demeure essentiel. Mais nos communautés évoluent. Elles accueillent des personnes aux parcours, aux origines et aux expériences différentes. Le vivre-ensemble ne consiste pas à effacer ces différences, mais à créer des espaces où elles peuvent se rencontrer, dialoguer et enrichir notre avenir commun.

Un autre constat important se dégage : la bienveillance ne peut pas demeurer une belle intention. Elle doit se traduire dans nos façons d'écouter, de prendre des décisions, d'offrir du soutien et de partager les responsabilités. Une communauté devient plus forte lorsque ses membres peuvent participer réellement, particulièrement les personnes dont les voix sont moins souvent entendues. Cela demande parfois de revoir nos habitudes et de transformer nos institutions. Au fond, le bien-être collectif ne dépend pas uniquement de ce que nous possédons ou de ce que nous organisons, mais aussi de la qualité des liens que nous cultivons.

mardi 3 novembre 2026

Vivre pleinement plutôt que tout expliquer

 

Nous vivons dans un monde où nous cherchons à tout comprendre, mesurer et expliquer. Nous évaluons notre santé, notre bien-être, notre travail et même nos relations. Ces connaissances nous sont utiles, mais elles ne racontent pas toute notre histoire. À force de nous observer comme des objets à améliorer, nous risquons d'oublier que nous sommes d'abord des êtres vivants, capables de ressentir, d'aimer et de nous émerveiller. La lecture de Radiance, d'Ayad Akhtar, m'invite à retrouver cette dimension de notre humanité. Il existe une différence entre savoir ce qu'est la vie et faire pleinement l'expérience d'être vivant. Certaines réalités ne demandent pas d'abord à être expliquées, mais simplement à être accueillies.

Et si nous apprenions à laisser davantage de place au mystère ? Dans une conversation, devant un paysage ou auprès d'une personne qui souffre, nous n'avons pas toujours besoin de trouver les bons mots, de donner un sens ou de proposer une solution. Parfois, notre présence attentive suffit à ouvrir quelque chose de nouveau. La curiosité nous permet de rencontrer l'autre sans croire que nous le connaissons déjà. L'amour nous aide à prendre soin de ce que nous ne comprenons pas entièrement. Dans un monde souvent divisé, cette manière d'être en relation pourrait devenir une source de guérison. Peut-être que vivre pleinement ne consiste pas à trouver toutes les réponses, mais à demeurer ouverts à ce que la vie nous révèle, une rencontre à la fois.

lundi 2 novembre 2026

Fleurir ce qui, en nous, appartient au passé

 

En ce 2 novembre, jour des Morts, nous prenons le temps de nous souvenir des personnes qui nous ont quittés. Mais cette journée pourrait aussi nous inviter à nous souvenir de celles et ceux que nous avons été. Au fil de notre vie, certaines façons de penser, d'aimer, de travailler ou de nous définir ont progressivement laissé place à d'autres. Nous avons parfois dû abandonner des rêves, quitter des rôles, renoncer à des certitudes ou accepter que certaines histoires ne se terminent pas comme nous l'aurions souhaité. Et si nous prenions un moment pour honorer ces anciennes versions de nous-mêmes, non pas avec regret, mais avec reconnaissance pour ce qu'elles nous ont permis de traverser et de devenir ?

Fleurir symboliquement la tombe de notre « vieux moi », ce n'est pas chercher à oublier notre passé ni à effacer nos erreurs. C'est reconnaître que certaines manières d'être ont accompli leur travail et qu'elles n'ont plus besoin de diriger notre vie aujourd'hui. Nous pouvons remercier celui ou celle que nous avons été, accueillir avec douceur ce qui demeure inachevé et faire de la place à ce qui cherche maintenant à émerger. Peut-être que grandir, ce n'est pas toujours devenir quelqu'un de nouveau, mais apprendre à vivre autrement avec toute notre histoire. En ce jour de mémoire, pourquoi ne pas offrir aussi quelques fleurs à ce que nous avons été ?

dimanche 1 novembre 2026

La vocation : trouver sa voie ou apprendre à être présent ?

 

Pendant longtemps, j'ai abordé la vocation à travers ce que je pouvais accomplir, les responsabilités que je pouvais assumer et les contributions que je pouvais apporter. Enseigner, accompagner des personnes et des communautés, développer des projets, créer des espaces de rencontre et de réflexion : autant d'engagements qui ont donné une direction et une richesse à mon parcours. Pourtant, au fil des années, quelque chose s'est progressivement déplacé dans ma manière de comprendre ma vocation. Je découvre que les expériences les plus significatives ne sont pas nécessairement celles où j'ai réalisé ce que j'avais prévu, mais celles où j'ai accepté de me laisser surprendre, questionner et parfois transformer par la rencontre. Certaines personnes, certaines traditions de sagesse et certaines expériences continuent de m'accompagner dans ce cheminement. Elles m'invitent à reconnaître que ma vocation ne se résume peut-être pas à ce que je fais, mais qu'elle prend forme dans la qualité de présence que j'apporte à ce que je vis.

Aujourd'hui, alors que je réfléchis aux transitions qui se dessinent dans ma vie, cette intuition prend une résonance particulière. Je demeure engagé dans plusieurs projets qui me tiennent à cœur, mais je m'interroge de plus en plus sur la manière de les habiter. Suis-je appelé à continuer de multiplier les initiatives, ou à approfondir la qualité des relations à partir desquelles elles prennent vie ? Je découvre que l'accompagnement ne consiste pas toujours à proposer une direction, à trouver une réponse ou à produire un résultat. Il demande parfois simplement d'être là, d'écouter, d'accueillir ce qui émerge et de faire confiance à ce qui peut naître de la rencontre. Comme cette jeune pousse que des mains ouvertes protègent sans chercher à la faire grandir plus vite, la vocation demande peut-être moins de maîtrise et davantage d'attention. Je ne renonce ni à l'action ni à mes engagements. J'apprends plutôt à reconnaître que ce que je suis appelé à faire peut émerger de la manière dont je choisis d'être présent. Et si, à cette étape de ma vie, ma vocation consistait moins à chercher une nouvelle voie qu'à approfondir ma manière de marcher ?