mercredi 25 février 2026

L’organisation comme écosystème vivant

 


Une organisation n’est pas un ensemble de tâches à répartir ni une mécanique à optimiser. Elle est un écosystème vivant, traversé par des relations visibles et invisibles, par des histoires fondatrices, des fidélités anciennes, des espoirs et parfois des blessures silencieuses. Chaque personne y porte une mémoire, une manière d’habiter le lien, une compréhension singulière du sens commun. Comme dans une forêt, certaines racines sont apparentes, d’autres plongent profondément dans le sol symbolique de l’institution. Les décisions ne circulent pas uniquement par les organigrammes ; elles se diffusent à travers la confiance, la reconnaissance et la qualité de présence entre les acteurs.

Comprendre une organisation comme un écosystème, c’est accepter que les tensions ne soient pas des anomalies, mais des signaux de régulation. Les loyautés, explicites ou implicites, structurent les comportements bien au-delà des politiques écrites. Les conflits révèlent des déséquilibres relationnels ou des aspirations non entendues. L’accompagnement organisationnel, dans cette perspective, ne consiste pas à corriger des individus, mais à soutenir la vitalité du tissu relationnel. Il s’agit de cultiver une écologie du lien où consentement, discernement et engagement peuvent émerger avec justesse, afin que l’organisation respire, évolue et retrouve sa cohérence intérieure.

mardi 24 février 2026

Quand le village oublie de respirer

 

Il y avait un village au bord d’une rivière. Les maisons étaient proches les unes des autres, les voix se mêlaient le soir, et les saisons rythmaient les travaux. On disait que le village avait été fondé par quatre familles courageuses qui avaient su traverser l’hiver le plus rude. Cette histoire, on la racontait souvent. Elle donnait fierté et solidité.

Un jour pourtant, sans que personne ne sache exactement quand cela avait commencé, l’air changea. Les réunions devinrent plus brèves. Les regards plus fuyants. On continuait de parler d’organisation, de décisions, de stratégies. Mais les conversations ne guérissaient plus rien.

Un ancien du village invita quelques personnes à marcher près de la rivière. Il ne parla ni de règlement ni de structure. Il posa une question simple :
« Que ressent le village en ce moment ? »

Le silence fut long. Puis quelqu’un dit : « De la fatigue. »
Un autre : « De la peur de perdre ce que nos ancêtres ont bâti. »
Une femme ajouta : « De la colère que personne n’ose nommer. »

L’ancien hocha la tête.
« Vous croyez que le problème est dans vos décisions. Il est d’abord dans votre respiration. »

Il expliqua que lorsqu’un village oublie de respirer ensemble, les émotions deviennent comme de la fumée enfermée dans une maison. Elles piquent les yeux. Elles brouillent la vue. On finit par croire que l’autre est la cause de l’irritation.

Alors ils commencèrent un rituel simple. Avant chaque décision importante, ils nommaient ce qui circulait en eux. Pas pour débattre. Pas pour convaincre. Pour reconnaître.

La fatigue cessa d’être un reproche.
La peur devint prudence partagée.
La colère se transforma en appel à ajuster.

Le village ne devint pas parfait. Mais il retrouva son souffle.

C’est ainsi que je comprends l’hygiène émotionnelle. Non comme une technique pour gérer les émotions, mais comme une pratique de respiration collective. Une manière d’empêcher que la fumée invisible ne devienne incendie.

Dans l’accompagnement, je vois souvent des villages modernes, organisations, familles et institutions qui tentent de réparer leurs structures sans nettoyer l’air qu’ils respirent. Or l’air chargé d’émotions non dites finit toujours par déformer les décisions.

L’hygiène émotionnelle, c’est apprendre à écouter le climat intérieur avant d’agir sur la façade extérieure. C’est reconnaître que les émotions sont des messagères. Si on les ignore, elles crient. Si on les écoute, elles enseignent.

Un groupe mature n’est pas un groupe sans émotions.
C’est un groupe qui sait les traverser sans se fragmenter.

Et peut-être que la sagesse collective commence là :
dans la capacité de respirer ensemble avant de décider.

lundi 23 février 2026

Quand nos choix changent qui nous sommes


On pense souvent que la stratégie, c’est seulement planifier. Faire une liste. Organiser son temps. Choisir la meilleure option. Mais en réalité, chaque choix important touche à notre identité. Quand je décide d’accepter un nouveau projet, de ralentir, ou même de dire non, je ne change pas seulement mon horaire. Je change aussi la façon dont je me vois. Suis-je quelqu’un qui veut toujours performer ? Quelqu’un qui veut aider à tout prix ? Ou quelqu’un qui apprend à respecter ses limites ?

Parfois, modifier sa stratégie peut être inconfortable. Si j’ai toujours été la personne forte, disponible, engagée sans compter, choisir de ralentir peut me faire sentir coupable. Pourtant, ce changement peut aussi être un signe de maturité. Il peut montrer que je suis en train de devenir plus cohérent avec mes valeurs profondes. La vraie question n’est donc pas seulement « Quelle est la meilleure stratégie ? », mais « Qui suis-je en train de devenir à travers cette décision ? »

Quand nos choix sont alignés avec ce que nous sommes vraiment, ils apportent plus de paix. La stratégie ne devient plus une course, mais un chemin réfléchi. Elle devient un acte d’intégrité.

dimanche 22 février 2026

Ne pas prendre la place de l’autre

 

Depuis plusieurs années, ma façon d’accompagner les personnes est devenue plus claire. Je crois maintenant en un principe simple : ne pas faire à la place de l’autre ce qu’il peut faire lui-même. Cela veut dire que je ne prends pas la responsabilité des décisions des personnes ni leur capacité de grandir. Mon rôle n’est pas de réparer, de corriger ou de contrôler leur chemin. Mon rôle est plutôt de créer un espace sécuritaire et respectueux où chacun peut réfléchir, choisir et avancer à son rythme.

Que ce soit dans un cercle de discussion, en classe ou dans un groupe communautaire, cette manière d’accompagner demande de la patience. Elle demande aussi de la confiance. Je crois que les personnes et les groupes peuvent traverser leurs difficultés et en apprendre quelque chose. Au lieu de forcer le changement, je prends soin des conditions : un climat de respect, d’écoute et de clarté. Soutenir sans envahir. Être présent sans prendre toute la place. Les changements qui naissent ainsi ne sont pas toujours visibles immédiatement, mais ils sont solides, parce qu’ils viennent de l’intérieur. Et c’est souvent cela qui dure le plus longtemps.

samedi 21 février 2026

La solidarité : outil ou destination ?

 

On parle souvent de solidarité comme d’un moyen. Par exemple, on s’entraide pour réussir un projet d’école, pour organiser un événement ou pour traverser une période difficile. La solidarité devient alors un outil : elle sert à atteindre un objectif. Elle est utile, efficace, parfois stratégique. Mais si on regarde de plus près, on peut se demander : est-ce que la solidarité existe seulement pour arriver à quelque chose ? Ou est-ce qu’elle a une valeur en soi ? Quand un voisin aide un aîné simplement parce qu’il tient à lui, sans rien attendre en retour, la solidarité n’est plus un moyen. Elle devient une manière d’être. Elle est déjà le but.

La solidarité comme fin, c’est choisir d’être relié aux autres même quand il n’y a rien à gagner. C’est décider que le lien humain compte plus que la performance. Par exemple, dans un groupe, on peut travailler ensemble juste pour obtenir une bonne note. Mais on peut aussi choisir d’apprendre à se comprendre, à s’écouter, à se soutenir. Dans ce cas, le résultat compte, mais la relation compte encore plus. Quand la solidarité devient une fin, elle transforme notre manière de vivre ensemble. Elle ne sert plus seulement à réussir ; elle nous aide à devenir plus humains.