Lorsque nous accompagnons quelqu’un, nous arrivons rarement les mains vides. Nous avons nos connaissances, nos expériences, nos modèles et parfois même nos propres blessures. Ces cartes peuvent être précieuses : elles nous aident à reconnaître certains passages et à ne pas nous perdre complètement devant la complexité de ce que l’autre traverse. Mais elles deviennent dangereuses lorsqu’elles nous font croire que nous connaissons déjà son chemin. Deux personnes peuvent perdre leur conjoint et habiter cette perte de façons radicalement différentes. Une personne proche aidante peut ressentir une immense tristesse au décès de son proche; une autre peut éprouver simultanément tristesse, soulagement et culpabilité. Devant l’une qui se tait, je pourrais penser qu’elle « refoule » sa peine; devant l’autre qui recommence à rire, qu’elle avance rapidement dans son deuil. Pourtant, ni son silence ni son rire ne me disent encore ce que signifie pour elle ce qu’elle est en train de vivre.
Accompagner demande alors une forme particulière d’humilité : tenir suffisamment à nos cartes pour qu’elles nous orientent, mais suffisamment peu pour continuer à regarder le territoire qui se révèle devant nous. Je peux connaître les théories du deuil sans chercher à déterminer dans quelle étape se trouve l’autre. Je peux avoir accompagné cent personnes proches aidantes sans présumer de ce que vit la cent-unième. Je peux reconnaître un sentier que j’ai moi-même emprunté sans conclure qu’il mène au même endroit pour elle. La compétence de l’accompagnant ne réside donc peut-être pas seulement dans ce qu’il sait, mais dans sa capacité à laisser momentanément son savoir en arrière-plan pour demander : Qu’est-ce que cela représente pour vous? Qu’est-ce qui est différent aujourd’hui? De quoi avez-vous besoin maintenant? La carte reste dans notre poche. Devant nous, cependant, il y a une personne et un territoire encore à découvrir.




