Accompagner en lien avec la vie. Professeur et chercheur à l’Université Saint-Paul, j’explore l’accompagnement communautaire écosystémique et intégratif autour de la proche aidance, de l’écoute et de la vitalité relationnelle. Ce blogue est un espace de réflexions et d’expériences pour nourrir une manière d’accompagner plus humaine, reliée et incarnée.
samedi 28 février 2026
Respirer ensemble : L’hygiène émotionnelle comme discipline du leadership
Lors de cette deuxième fin de semaine en Intelligence émotionnelle à l’USP, nous entrerons dans l’exploration de l’hygiène émotionnelle comme pratique de maturité personnelle et professionnelle. Il ne s’agira pas simplement d’identifier des émotions, mais d’apprendre à reconnaître leur circulation en soi et dans le groupe, à distinguer faits et interprétations, et à comprendre comment les affects non nommés influencent nos décisions, nos relations et notre leadership. Nous examinerons comment la régulation émotionnelle n’est ni suppression ni débordement, mais un travail conscient d’ajustement, au service de la clarté, de la responsabilité et de la qualité du lien. Cette exploration nous invitera à considérer l’intelligence émotionnelle non comme une compétence isolée, mais comme une discipline relationnelle qui protège la dignité, favorise la confiance et soutient une posture de présence lucide dans des contextes complexes.
vendredi 27 février 2026
Le fil déjà là
Je vois apparaître un fil. Il était là depuis longtemps. Pendant des années, j’ai cru explorer des directions différentes : institutions, communauté, enseignement, recherche, accompagnement. Aujourd’hui, je comprends que je ne faisais que suivre un même mouvement sans le nommer. Ce fil traversait mes engagements, mes questionnements, mes transitions. Il reliait mes expériences sans que je perçoive encore la trame complète. Ce n’était pas une dispersion. C’était une maturation silencieuse.
Je ne cours plus après un futur potentiel. Je marche avec un futur déjà en germination. Il ne s’agit plus de conquérir ou de multiplier, mais d’habiter avec justesse ce qui cherche à prendre forme. Ce futur ne se projette pas à distance ; il se déploie à même le présent. Et dans cette marche plus lente, plus dense, je reconnais quelque chose de profondément aligné. Cela me semble juste.
jeudi 26 février 2026
Du dialogue au “nous” : quand le lien devient action
Accompagner, ce n’est pas commencer par donner des conseils ou proposer des solutions. C’est d’abord entrer en dialogue. L’accompagnant.e se présente avec simplicité, écoute la réponse de l’autre, puis répond à cette réponse. C’est dans ce troisième mouvement que quelque chose change. Le « je » et le « tu » peuvent devenir un « nous ». À ce moment, la relation ne se limite plus à une conversation. Elle devient un engagement partagé. L’accompagnant.e porte attention à ce qui est dit, à ce qui est ressenti et au contexte dans lequel la personne vit. Cette écoute attentive ouvre un espace où l’action peut naître naturellement.
Dans une approche écosystémique et intégrative, ce passage du contact à l’engagement est essentiel. Il ne s’agit pas de faire à la place de l’autre, mais de marcher avec elle/lui. Quand deux personnes acceptent de faire un pas ensemble, même petit, un lien se renforce. Si une troisième personne est invitée, le processus devient collectif. La parole circule, la responsabilité se partage et une dynamique communautaire commence à prendre forme. Accompagner, c’est reconnaître ces moments importants et créer des espaces où le dialogue peut devenir action commune.
mercredi 25 février 2026
L’organisation comme écosystème vivant
Une organisation n’est pas un ensemble de tâches à répartir ni une mécanique à optimiser. Elle est un écosystème vivant, traversé par des relations visibles et invisibles, par des histoires fondatrices, des fidélités anciennes, des espoirs et parfois des blessures silencieuses. Chaque personne y porte une mémoire, une manière d’habiter le lien, une compréhension singulière du sens commun. Comme dans une forêt, certaines racines sont apparentes, d’autres plongent profondément dans le sol symbolique de l’institution. Les décisions ne circulent pas uniquement par les organigrammes ; elles se diffusent à travers la confiance, la reconnaissance et la qualité de présence entre les acteurs.
Comprendre une organisation comme un écosystème, c’est accepter que les tensions ne soient pas des anomalies, mais des signaux de régulation. Les loyautés, explicites ou implicites, structurent les comportements bien au-delà des politiques écrites. Les conflits révèlent des déséquilibres relationnels ou des aspirations non entendues. L’accompagnement organisationnel, dans cette perspective, ne consiste pas à corriger des individus, mais à soutenir la vitalité du tissu relationnel. Il s’agit de cultiver une écologie du lien où consentement, discernement et engagement peuvent émerger avec justesse, afin que l’organisation respire, évolue et retrouve sa cohérence intérieure.
mardi 24 février 2026
Quand le village oublie de respirer
Il y avait un village au bord d’une rivière. Les maisons étaient proches les unes des autres, les voix se mêlaient le soir, et les saisons rythmaient les travaux. On disait que le village avait été fondé par quatre familles courageuses qui avaient su traverser l’hiver le plus rude. Cette histoire, on la racontait souvent. Elle donnait fierté et solidité.
Un jour pourtant, sans que personne ne sache exactement quand cela avait commencé, l’air changea. Les réunions devinrent plus brèves. Les regards plus fuyants. On continuait de parler d’organisation, de décisions, de stratégies. Mais les conversations ne guérissaient plus rien.
Un ancien du village invita quelques personnes à marcher près de la rivière. Il ne parla ni de règlement ni de structure. Il posa une question simple :
« Que ressent le village en ce moment ? »
Le silence fut long. Puis quelqu’un dit : « De la fatigue. »
Un autre : « De la peur de perdre ce que nos ancêtres ont bâti. »
Une femme ajouta : « De la colère que personne n’ose nommer. »
L’ancien hocha la tête.
« Vous croyez que le problème est dans vos décisions. Il est d’abord dans votre respiration. »
Il expliqua que lorsqu’un village oublie de respirer ensemble, les émotions deviennent comme de la fumée enfermée dans une maison. Elles piquent les yeux. Elles brouillent la vue. On finit par croire que l’autre est la cause de l’irritation.
Alors ils commencèrent un rituel simple. Avant chaque décision importante, ils nommaient ce qui circulait en eux. Pas pour débattre. Pas pour convaincre. Pour reconnaître.
La fatigue cessa d’être un reproche.
La peur devint prudence partagée.
La colère se transforma en appel à ajuster.
Le village ne devint pas parfait. Mais il retrouva son souffle.
C’est ainsi que je comprends l’hygiène émotionnelle. Non comme une technique pour gérer les émotions, mais comme une pratique de respiration collective. Une manière d’empêcher que la fumée invisible ne devienne incendie.
Dans l’accompagnement, je vois souvent des villages modernes, organisations, familles et institutions qui tentent de réparer leurs structures sans nettoyer l’air qu’ils respirent. Or l’air chargé d’émotions non dites finit toujours par déformer les décisions.
L’hygiène émotionnelle, c’est apprendre à écouter le climat intérieur avant d’agir sur la façade extérieure. C’est reconnaître que les émotions sont des messagères. Si on les ignore, elles crient. Si on les écoute, elles enseignent.
Un groupe mature n’est pas un groupe sans émotions.
C’est un groupe qui sait les traverser sans se fragmenter.
Et peut-être que la sagesse collective commence là :
dans la capacité de respirer ensemble avant de décider.




