vendredi 30 octobre 2026

Quand les nombres prennent toute la place

 

Dans son ouvrage La gouvernance par les nombres, Alain Supiot nous invite à réfléchir à une transformation profonde de nos institutions : ce qui servait autrefois à décrire la réalité devient progressivement un moyen de prescrire les comportements. Les indicateurs, les objectifs et les mesures de performance prennent une place grandissante dans notre manière d'organiser le travail et d'évaluer nos réalisations. Cette réflexion me rejoint particulièrement dans mes engagements universitaires et communautaires. Nous devons rendre compte de nos activités, démontrer des résultats et utiliser judicieusement nos ressources. Mais je me demande parfois si, à force de vouloir tout mesurer, nous ne risquons pas de perdre de vue l'essentiel. Comment mesurer la confiance qui naît d'une rencontre, le courage d'une personne qui ose demander de l'aide ou le sentiment d'appartenance qui se développe lentement au sein d'une communauté ?

Je ne crois pas qu'il faille opposer les nombres aux relations, ni l'efficacité à l'humanité. Les données peuvent nous aider à reconnaître des besoins, à révéler des injustices et à améliorer nos pratiques. Mais elles ne peuvent, à elles seules, nous dire ce qui mérite notre attention. Dans l'accompagnement des personnes et des communautés, je découvre combien il est important de préserver des espaces où l'on peut écouter, réfléchir et discerner ensemble, sans chercher immédiatement à produire un résultat. Peut-être notre responsabilité, comme leaders et comme accompagnants, consiste-t-elle à veiller à ce que nos outils demeurent au service de notre humanité, plutôt que l'inverse. Car il existe une différence fondamentale entre rendre compte de ce que nous faisons et reconnaître ce qui donne véritablement de la valeur à ce que nous vivons.

jeudi 29 octobre 2026

Et si nous regardions nos organisations comme des paysages relationnels?

 

Nous avons l'habitude de représenter nos organisations à travers des organigrammes, des descriptions de tâches, des programmes et des responsabilités. Ces repères sont nécessaires, mais ils racontent rarement toute l'histoire. Derrière chaque activité se trouve un paysage vivant de relations, de confiance, d'entraide, de savoirs partagés et parfois de tensions silencieuses. Et si nous apprenions à regarder nos organisations autrement? Non plus seulement comme des structures à gérer, mais comme des milieux humains à cultiver. Ce déplacement du regard nous invite à reconnaître que la qualité de notre travail dépend autant de ce que nous faisons que de la manière dont nous sommes présents les uns aux autres. Il nous rappelle aussi que la collaboration ne se décrète pas : elle grandit lorsque les personnes se sentent reconnues, que les responsabilités sont claires et que chacun peut compter sur le soutien des autres.

Repenser l'organisation comme un paysage relationnel, c'est également accepter que ce paysage soit en mouvement. Certaines relations nourrissent notre capacité d'agir, d'autres demandent de l'attention, et de nouvelles possibilités émergent lorsque nous prenons le temps de nous écouter et d'apprendre ensemble. Dans mon travail d'accompagnement communautaire, je découvre combien la triade posture, rôle et relation peut nous aider à discerner ce qui se joue dans ces rencontres. Quelle qualité de présence apportons-nous? Quelle contribution sommes-nous appelés à offrir? Et surtout, que devient-il possible lorsque nos responsabilités se rencontrent dans un esprit de réciprocité? Peut-être que l'un des gestes les plus importants du leadership consiste justement à prendre soin des conditions relationnelles à partir desquelles une communauté de travail peut s'épanouir. Car une organisation vivante ne se construit pas uniquement par les décisions que nous prenons, mais aussi par les liens que nous choisissons de faire grandir.

mercredi 28 octobre 2026

L’Explorateur des Possibles : celui qui apprit à ne plus chercher le chemin

 

On raconte qu’un homme avait passé une grande partie de sa vie à parcourir des chemins, à rencontrer des gens et à accompagner des communautés dans leurs passages difficiles. Il avait appris beaucoup de choses, parfois dans les livres, mais surtout auprès de celles et ceux qui lui avaient confié leurs histoires. Un matin d’automne, alors que le soleil se levait sur la rivière des Outaouais, il s’arrêta sur une pierre pour contempler l’eau qui coulait devant lui. Ses parents étaient originaires du Témiscamingue, lui était né en Abitibi, et depuis son enfance, il n’avait cessé de faire des allers-retours entre le Québec et l’Ontario. Aujourd’hui encore, il traversait régulièrement cette rivière, parfois dans un sens, parfois dans l’autre, comme si ces passages faisaient partie de sa manière d’habiter le monde. Il portait un vieux chapeau, une cape verte, une boussole et un sac à dos rempli de souvenirs. À ses côtés reposait une petite lanterne. Il regarda longuement la rivière, puis lui demanda : « Après toutes ces années, comment savoir si je suis encore sur le bon chemin? » La rivière poursuivit doucement son cours avant de lui répondre : « Pourquoi cherches-tu encore un chemin? Regarde-moi. Depuis toujours, tu me traverses, mais as-tu remarqué que je ne sépare pas seulement les rives? Je les relie aussi. J’accueille d’autres eaux, je contourne les obstacles, je traverse des territoires sans jamais leur demander de devenir semblables. Et pourtant, je demeure une rivière. Peut-être que ta vocation ressemble davantage à mon mouvement qu’à une destination. »

L’homme demeura silencieux. Il pensa aux personnes qu’il avait accompagnées, aux communautés qui cherchaient à retrouver confiance, aux jeunes qui inventaient leur avenir et aux aînés qui apprenaient à vivre autrement. Il se souvint aussi de tous ces passages entre deux provinces, deux langues, deux cultures, deux façons de voir le monde. Il comprit alors que sa boussole ne servait pas à indiquer aux autres la direction à prendre, mais à lui rappeler de demeurer fidèle à sa posture. Sa lanterne n’était pas destinée à éclairer toute la route, seulement à offrir assez de lumière pour permettre une prochaine rencontre. Et son sac à dos, qu’il avait longtemps rempli de connaissances et de réponses, devait désormais conserver suffisamment d’espace pour les histoires qu’il n’avait pas encore entendues. Avant de reprendre sa marche, il posa une dernière question à la rivière : « Et si je ne sais plus quoi faire? » Elle lui répondit : « Alors, demeure présent. Écoute. Reconnais ce qui est déjà vivant. Tu as passé tant d’années à traverser mes eaux. Peut-être est-il temps de reconnaître que tu es aussi devenu un passeur, non pas celui qui transporte les autres à leur place, mais celui qui les aide à découvrir qu’ils peuvent traverser. » L’homme sourit. Pour la première fois depuis longtemps, il n’éprouvait aucune urgence à arriver quelque part. Le soleil montait doucement au-dessus de l’eau. Il prit sa lanterne, ajusta son sac à dos et se remit en marche. Il était toujours l’Explorateur des Possibles, mais il venait de découvrir quelque chose d’essentiel : les passages ne sont pas seulement des lieux que l’on traverse. Ils peuvent devenir des lieux où l’on apprend à se rencontrer, à se reconnaître et à construire ensemble ce qui n’existait pas encore.

mardi 27 octobre 2026

Le plaisir de converser, l'art de se laisser surprendre

 

J'aime les bonnes conversations. Elles comptent parmi les grands plaisirs de ma vie. Une conversation véritable est pour moi bien davantage qu'un échange de paroles ou d'opinions. C'est un lieu d'apprentissage, de découverte et parfois de transformation mutuelle. Pourtant, je constate qu'en vieillissant, il devient plus difficile de vivre ces rencontres qui nourrissent à la fois l'esprit et le cœur. Est-ce parce que nos attentes deviennent plus précises, que nous accordons davantage de valeur à notre temps ou que nos échanges sont trop souvent orientés vers des tâches, des résultats ou des convictions à défendre? Peut-être recherchons-nous moins des personnes qui pensent comme nous que des personnes avec lesquelles il devient possible de penser autrement. Une bonne conversation ne demande pas nécessairement des connaissances extraordinaires, mais de la curiosité, de l'écoute, de la réciprocité et cette précieuse capacité de se laisser surprendre.

Avec les années, je découvre aussi qu'une conversation féconde exige une certaine forme de dépouillement. Il faut parfois renoncer à vouloir convaincre, expliquer ou même comprendre trop rapidement. Il faut accepter de ne pas savoir, de laisser place au silence et de reconnaître que l'autre peut nous apprendre quelque chose, quelle que soit son expérience. En ce sens, converser devient presque un exercice contemplatif : être pleinement présent à ce qui émerge entre nous, sans chercher à tout diriger. Mais cette qualité de rencontre ne peut reposer sur une seule personne. Elle se construit dans une disponibilité partagée. Peut-être est-ce là l'un des beaux apprentissages du vieillissement : découvrir que nous n'avons jamais fini d'apprendre, et que certaines des plus grandes richesses de la vie naissent encore d'une simple conversation.

lundi 26 octobre 2026

Prendre soin sans tout porter

 

Ce matin, à Buckingham, l’atelier I Don’t Have to Carry It All, de la série Care Includes You Too, invite les personnes aînées et les proches aidants à prendre un temps pour reconnaître ce qu’elles portent au quotidien. Il y a les tâches visibles, comme les repas, les déplacements et les rendez-vous, mais aussi les responsabilités plus discrètes : anticiper les besoins, se souvenir de tout et s’inquiéter pour celles et ceux qu’on aime. Cette rencontre propose un espace d’écoute et de réflexion pour reconnaître ses limites et explorer ce qui pourrait être partagé.

Demander du soutien peut soulever bien des questions : à qui s’adresser, comment exprimer ses besoins et comment poser une limite tout en préservant la relation? L’atelier permet d’explorer ces questions à son rythme, sans obligation de se raconter ni de repartir avec une solution. Un premier pas peut être une conversation, une demande précise ou la reconnaissance qu’un soutien manque.