samedi 14 février 2026

Éduquer pour prendre soin du monde que nous laissons derrière nous


Éduquer pour que l’épanouissement humain soit compatible avec celui du vivant et des générations à venir, c’est faire un choix clair : former des personnes capables de prendre soin du monde qu’elles habitent. Cela signifie apprendre à réfléchir avant d’agir, à mesurer l’impact de ses gestes et à comprendre que nos décisions d’aujourd’hui façonnent la vie de demain. Par exemple, apprendre à travailler en équipe plutôt qu’en compétition, à écouter des points de vue différents, ou à réfléchir aux conséquences environnementales et sociales d’un projet fait partie de cette éducation. Il ne s’agit pas seulement d’accumuler des connaissances, mais de développer un sens des responsabilités, envers les autres, envers la communauté et envers la planète.

C’est dans cet esprit que s’inscrit le travail du Centre sur le vieillissement, la communauté et l’épanouissement humain de l’Université Saint-Paul. Le Centre soutient des projets où les générations se rencontrent, où les personnes aînées, les proches aidants, les étudiant.es et les acteurs communautaires apprennent les uns des autres. Par exemple, des cercles de dialogue intergénérationnels, des projets communautaires en milieu rural ou urbain, ou encore des formations centrées sur l’écoute et la solidarité. Ces expériences montrent concrètement que l’épanouissement humain ne se vit pas seul : il se construit dans les liens, dans le respect du vivant et dans la volonté de laisser derrière soi des communautés plus justes et plus habitables. Éduquer ainsi, c’est s’engager à préparer non seulement un avenir professionnel, mais un avenir humain.

Vers une éducation comme chemin d’épanouissement humain et collectif


Je suis heureux d’annoncer que, avec ma collègue Bianca, notre communication a été acceptée pour présentation à la Conference on Education for Transformation: Perspectives on Flourishing in the Anthropocene, qui se tiendra du 20 au 22 mai 2026 à la University of Humanistic Studies, à Utrecht.

Cette conférence internationale est organisée à l’occasion de la parution de l’ouvrage Education for Transformation: Humanistic Perspectives on Flourishing in the Anthropocene (Brill, 2025). Elle réunit des chercheuses et chercheurs, des éducatrices et éducateurs, ainsi que des praticiennes et praticiens issus de divers horizons, afin d’explorer comment l’éducation peut contribuer à l’épanouissement humain et planétaire dans un contexte marqué par les défis écologiques, sociaux et éthiques de l’Anthropocène.

Notre contribution s’inscrit dans le prolongement du Education for Human Flourishing Project, un projet interdisciplinaire qui propose de repenser l’éducation comme un processus de formation des capacités humaines essentielles, orienté vers le sens, la responsabilité, la justice et la vie collective. Les échanges de la conférence s’articulent notamment autour de l’éducation morale et civique, des pédagogies transformatrices, ainsi que des enjeux de justice climatique et de réparation des héritages coloniaux en éducation.

Nous nous réjouissons de pouvoir prendre part à cet espace de dialogue international et de mettre nos travaux en conversation avec des perspectives humanistes engagées dans la transformation des pratiques éducatives.

vendredi 13 février 2026

Passer de l’intervention à la présence


Nous avons appris à intervenir vite. Quelqu’un va mal, on cherche une solution. Un collègue est en difficulté, on donne un conseil. Un proche hésite, on lui dit quoi faire. Cette logique part souvent d’une bonne intention, mais elle crée une distance : je sais mieux que toi. Intervenir, c’est agir sur l’autre. Accompagner, c’est autre chose. C’est accepter de ralentir, d’écouter, de se rendre disponible. Comme quand un ami te raconte une peine et que, au lieu de répondre tout de suite, tu restes silencieux quelques secondes. Ce silence n’est pas vide : il permet à quelque chose d’important d’émerger.

Accompagner le mouvement du vivre, c’est reconnaître que la vie n’est pas un problème à réparer. C’est un processus en cours. Pense à un enfant qui apprend à marcher. On ne lui explique pas comment faire étape par étape. On se place près de lui, on sécurise l’espace, on l’encourage, et on le laisse essayer. L’accompagnant·e fait la même chose avec la vie. Il ou elle ne demande pas d’abord : Qu’est-ce que je dois faire maintenant ? Il ou elle demande : Qu’est-ce qui est déjà en train de se passer ? Cette question change tout. Elle nous aide à passer du contrôle à la présence, de la solution rapide à l’accompagnement juste. Et souvent, c’est là que la vie reprend son souffle.

jeudi 12 février 2026

La frontière invisible entre don et extraction

 

Je me rends compte que, parfois, on appelle engagement ce qui relève plutôt de l’extraction. L’engagement, c’est quand je choisis librement de donner de mon temps, de mon énergie ou de mon intelligence parce que cela a du sens et que ce que j’offre est accueilli. L’extraction, c’est quand on s’attend à ce que je donne toujours plus, sans jamais me demander si cela me nourrit encore, ni si le cadre peut vraiment recevoir ce que j’apporte. Par exemple, accepter sans cesse de nouveaux mandats « parce que je suis capable », répondre à toutes les demandes « parce que personne d’autre ne le fera », ou rester dans un projet qui n’avance pas en espérant qu’un jour il portera fruit. À la longue, ce n’est plus un choix, c’est une pression silencieuse.

Retirer mon consentement à cette logique, ce n’est pas me désengager du monde. C’est refuser de confondre générosité et épuisement. C’est apprendre à dire : ceci ne me permet plus d’être pleinement présent, même si cela semble utile ou valorisé. Comme quand on décide de quitter une équipe où l’on porte tout, ou de limiter un engagement qui demande toujours plus sans jamais reconnaître les limites humaines. En faisant ce pas, je protège quelque chose de simple et de précieux : la possibilité de rester humain, disponible pour de vrais liens, et engagé là où le don circule vraiment.

mercredi 11 février 2026

La bonne distance : marcher entre l’élan et le retrait


Je me souviens d’un ancien qui m’avait dit, un soir près du feu :

« Quand tu t’engages trop vite, la terre ne te reconnaît pas. Quand tu te retires trop longtemps, elle t’oublie. »

Il parlait lentement. Il laissait des silences entre ses phrases, comme si les mots avaient besoin de respirer pour devenir vrais. Autour de nous, le feu crépitait, et chacun savait que ce n’était pas une leçon, mais une histoire offerte.

Il racontait qu’autrefois, il marchait sans relâche pour aider, réparer, porter. Il croyait que sa valeur venait de ce qu’il faisait pour les autres. Plus il donnait, plus il se sentait indispensable. Jusqu’au jour où son corps l’a arrêté net. « Ce n’est pas la fatigue qui m’a fait tomber, disait-il, c’est l’oubli de moi-même. »

Il s’est alors retiré. Longtemps. Trop longtemps, peut-être. Il a cessé de répondre aux appels, de participer aux cercles, de porter la parole. Et dans ce retrait, il a compris autre chose : le désengagement peut guérir, mais il peut aussi devenir une cachette. « Je me protégeais du monde, mais je me coupais aussi de lui. »

Ce n’est qu’après avoir traversé ces deux passages qu’il a trouvé ce qu’il appelait la bonne distance. Un engagement qui ne brûle pas, un retrait qui n’efface pas. Une manière d’être présent sans se sacrifier, d’agir sans se perdre.

Il disait que l’engagement juste ressemble à la rivière. Elle avance, elle contourne les rochers, elle s’arrête parfois dans un élargissement, mais elle ne force jamais son passage. Quand elle déborde, elle détruit. Quand elle s’assèche, la vie se retire. Sa sagesse tient dans son mouvement.

Ce récit me revient souvent quand je pense à l’éthique, au soin, à l’accompagnement. Il rejoint cette manière de raconter le monde que propose Lewis Mehl-Madrona, où la connaissance ne se transmet pas par des concepts, mais par des histoires qui relient le corps, l’esprit, la terre et la communauté.

Engagement, désengagement, surengagement ne sont pas des choix abstraits. Ce sont des passages. Des apprentissages. Des ajustements vivants. Et peut-être que notre responsabilité la plus profonde n’est pas de toujours faire plus, ni de disparaître, mais d’apprendre à écouter quand il est temps d’avancer, et quand il est temps de s’asseoir près du feu.