jeudi 12 février 2026

La frontière invisible entre don et extraction

 

Je me rends compte que, parfois, on appelle engagement ce qui relève plutôt de l’extraction. L’engagement, c’est quand je choisis librement de donner de mon temps, de mon énergie ou de mon intelligence parce que cela a du sens et que ce que j’offre est accueilli. L’extraction, c’est quand on s’attend à ce que je donne toujours plus, sans jamais me demander si cela me nourrit encore, ni si le cadre peut vraiment recevoir ce que j’apporte. Par exemple, accepter sans cesse de nouveaux mandats « parce que je suis capable », répondre à toutes les demandes « parce que personne d’autre ne le fera », ou rester dans un projet qui n’avance pas en espérant qu’un jour il portera fruit. À la longue, ce n’est plus un choix, c’est une pression silencieuse.

Retirer mon consentement à cette logique, ce n’est pas me désengager du monde. C’est refuser de confondre générosité et épuisement. C’est apprendre à dire : ceci ne me permet plus d’être pleinement présent, même si cela semble utile ou valorisé. Comme quand on décide de quitter une équipe où l’on porte tout, ou de limiter un engagement qui demande toujours plus sans jamais reconnaître les limites humaines. En faisant ce pas, je protège quelque chose de simple et de précieux : la possibilité de rester humain, disponible pour de vrais liens, et engagé là où le don circule vraiment.

mercredi 11 février 2026

La bonne distance : marcher entre l’élan et le retrait


Je me souviens d’un ancien qui m’avait dit, un soir près du feu :

« Quand tu t’engages trop vite, la terre ne te reconnaît pas. Quand tu te retires trop longtemps, elle t’oublie. »

Il parlait lentement. Il laissait des silences entre ses phrases, comme si les mots avaient besoin de respirer pour devenir vrais. Autour de nous, le feu crépitait, et chacun savait que ce n’était pas une leçon, mais une histoire offerte.

Il racontait qu’autrefois, il marchait sans relâche pour aider, réparer, porter. Il croyait que sa valeur venait de ce qu’il faisait pour les autres. Plus il donnait, plus il se sentait indispensable. Jusqu’au jour où son corps l’a arrêté net. « Ce n’est pas la fatigue qui m’a fait tomber, disait-il, c’est l’oubli de moi-même. »

Il s’est alors retiré. Longtemps. Trop longtemps, peut-être. Il a cessé de répondre aux appels, de participer aux cercles, de porter la parole. Et dans ce retrait, il a compris autre chose : le désengagement peut guérir, mais il peut aussi devenir une cachette. « Je me protégeais du monde, mais je me coupais aussi de lui. »

Ce n’est qu’après avoir traversé ces deux passages qu’il a trouvé ce qu’il appelait la bonne distance. Un engagement qui ne brûle pas, un retrait qui n’efface pas. Une manière d’être présent sans se sacrifier, d’agir sans se perdre.

Il disait que l’engagement juste ressemble à la rivière. Elle avance, elle contourne les rochers, elle s’arrête parfois dans un élargissement, mais elle ne force jamais son passage. Quand elle déborde, elle détruit. Quand elle s’assèche, la vie se retire. Sa sagesse tient dans son mouvement.

Ce récit me revient souvent quand je pense à l’éthique, au soin, à l’accompagnement. Il rejoint cette manière de raconter le monde que propose Lewis Mehl-Madrona, où la connaissance ne se transmet pas par des concepts, mais par des histoires qui relient le corps, l’esprit, la terre et la communauté.

Engagement, désengagement, surengagement ne sont pas des choix abstraits. Ce sont des passages. Des apprentissages. Des ajustements vivants. Et peut-être que notre responsabilité la plus profonde n’est pas de toujours faire plus, ni de disparaître, mais d’apprendre à écouter quand il est temps d’avancer, et quand il est temps de s’asseoir près du feu.

mardi 10 février 2026

Être comme un arbre en hiver


Être comme un arbre en hiver, c’est accepter de ralentir et de ne pas toujours être en action. Même lorsque tout semble immobile, la vie continue de circuler à l’intérieur, en profondeur. L’hiver nous apprend que le silence et l’attente font aussi partie de la croissance.

lundi 9 février 2026

Quand tenir ne suffit plus : se relier, puis relâcher

 


Cette semaine, mon agenda prend une couleur un peu spéciale.

Je vais coanimer deux ateliers sur la résilience et la reliance avec des personnes proches aidantes et des aîné.es, puis coanimer un Cercle de Pardon pour Couples pour souligner la Saint-Valentin. Des activités différentes, mais reliées par une même intention : prendre soin du lien.

Dans les ateliers avec les personnes proches aidantes, on parle de ce que ça demande de soutenir un proche jour après jour. De la fatigue, du courage, de cette force discrète qui permet de continuer quand la route est longue. On parle de résilience, non pas comme le fait d’être fort seul, mais comme la capacité de tenir malgré les difficultés. Puis, doucement, on ouvre vers la reliance : ce moment où l’on accepte de ne plus porter tout seul, où l’on se relie à d’autres, où le poids devient un peu plus léger parce qu’il est partagé. En milieu rural, où les distances sont grandes et l’isolement parfois bien réel, cette expérience du lien est précieuse.

En fin de semaine, le Cercle de Pardon pour Couples propose un autre temps. La Saint-Valentin est souvent associée aux cadeaux et aux gestes romantiques. Le Cercle offre plutôt un espace pour s’arrêter et regarder la relation autrement. Un lieu pour déposer ce qui fait mal, ce qui n’a pas été dit, ce qui pèse encore. Le pardon n’est jamais une obligation. C’est une invitation à se libérer de ce qui bloque, à retrouver un peu plus de paix à l’intérieur et dans la relation.

Ces activités se répondent. La résilience, c’est tenir. La reliance, c’est s’appuyer les uns sur les autres. Le pardon, c’est relâcher ce qui fait trop mal. Ensemble, elles rappellent que les relations peuvent devenir des lieux de soutien, plutôt que des lieux d’épuisement.

Accompagner, pour moi, c’est créer des espaces simples et humains, où l’on peut ralentir, respirer et se sentir moins seul. Cette semaine me rappelle à quel point ces espaces sont nécessaires, surtout en plein hiver, quand le besoin de chaleur humaine se fait encore plus sentir.

dimanche 8 février 2026

Ce que tu cherches est souvent lié à ce qui t’a fait mal


Il m’a fallu du temps pour le reconnaître, et peut-être t’en faudra-t-il aussi : ce que nous cherchons avec le plus d’insistance n’est pas toujours né d’un idéal, mais souvent d’une blessure. Pas forcément une blessure spectaculaire. Parfois une série de moments où quelque chose n’a pas tenu : un manque de reconnaissance, une parole absente, une institution sourde, une communauté qui n’a pas su protéger.

Longtemps, j’ai cru que mon engagement venait d’un choix clair et rationnel. Avec le recul, je vois qu’il était aussi une réponse. Ce que je cherchais, des espaces justes, des communautés capables, des institutions humaines,  correspondait exactement à ce qui m’avait fait mal lorsqu’ils faisaient défaut. La blessure n’était pas le moteur visible, mais elle orientait le chemin.

Reconnaître ce lien ne nous fragilise pas. Au contraire. Cela nous protège. Quand la douleur reste inconsciente, elle gouverne nos choix à notre insu. Elle nous pousse à vouloir réparer, sauver, corriger. Quand elle est reconnue, elle devient source de discernement. Elle empêche la naïveté autant que le cynisme.

Si je partage cela avec toi, ce n’est pas pour t’inviter à t’arrêter à ta blessure, ni à la sacraliser. C’est pour t’aider à te poser une question simple et exigeante : sais-tu ce que tu cherches, et sais-tu d’où cela vient ?

Ce que tu cherches est souvent lié à ce qui t’a fait mal. La justesse commence lorsque tu acceptes de tenir les deux ensemble, sans les confondre, sans t’en libérer trop vite. Alors, ce que tu poursuis cesse d’être une fuite. Cela devient une offrande.