mercredi 11 février 2026

La bonne distance : marcher entre l’élan et le retrait


Je me souviens d’un ancien qui m’avait dit, un soir près du feu :

« Quand tu t’engages trop vite, la terre ne te reconnaît pas. Quand tu te retires trop longtemps, elle t’oublie. »

Il parlait lentement. Il laissait des silences entre ses phrases, comme si les mots avaient besoin de respirer pour devenir vrais. Autour de nous, le feu crépitait, et chacun savait que ce n’était pas une leçon, mais une histoire offerte.

Il racontait qu’autrefois, il marchait sans relâche pour aider, réparer, porter. Il croyait que sa valeur venait de ce qu’il faisait pour les autres. Plus il donnait, plus il se sentait indispensable. Jusqu’au jour où son corps l’a arrêté net. « Ce n’est pas la fatigue qui m’a fait tomber, disait-il, c’est l’oubli de moi-même. »

Il s’est alors retiré. Longtemps. Trop longtemps, peut-être. Il a cessé de répondre aux appels, de participer aux cercles, de porter la parole. Et dans ce retrait, il a compris autre chose : le désengagement peut guérir, mais il peut aussi devenir une cachette. « Je me protégeais du monde, mais je me coupais aussi de lui. »

Ce n’est qu’après avoir traversé ces deux passages qu’il a trouvé ce qu’il appelait la bonne distance. Un engagement qui ne brûle pas, un retrait qui n’efface pas. Une manière d’être présent sans se sacrifier, d’agir sans se perdre.

Il disait que l’engagement juste ressemble à la rivière. Elle avance, elle contourne les rochers, elle s’arrête parfois dans un élargissement, mais elle ne force jamais son passage. Quand elle déborde, elle détruit. Quand elle s’assèche, la vie se retire. Sa sagesse tient dans son mouvement.

Ce récit me revient souvent quand je pense à l’éthique, au soin, à l’accompagnement. Il rejoint cette manière de raconter le monde que propose Lewis Mehl-Madrona, où la connaissance ne se transmet pas par des concepts, mais par des histoires qui relient le corps, l’esprit, la terre et la communauté.

Engagement, désengagement, surengagement ne sont pas des choix abstraits. Ce sont des passages. Des apprentissages. Des ajustements vivants. Et peut-être que notre responsabilité la plus profonde n’est pas de toujours faire plus, ni de disparaître, mais d’apprendre à écouter quand il est temps d’avancer, et quand il est temps de s’asseoir près du feu.

mardi 10 février 2026

Être comme un arbre en hiver


Être comme un arbre en hiver, c’est accepter de ralentir et de ne pas toujours être en action. Même lorsque tout semble immobile, la vie continue de circuler à l’intérieur, en profondeur. L’hiver nous apprend que le silence et l’attente font aussi partie de la croissance.

lundi 9 février 2026

Quand tenir ne suffit plus : se relier, puis relâcher

 


Cette semaine, mon agenda prend une couleur un peu spéciale.

Je vais coanimer deux ateliers sur la résilience et la reliance avec des personnes proches aidantes et des aîné.es, puis coanimer un Cercle de Pardon pour Couples pour souligner la Saint-Valentin. Des activités différentes, mais reliées par une même intention : prendre soin du lien.

Dans les ateliers avec les personnes proches aidantes, on parle de ce que ça demande de soutenir un proche jour après jour. De la fatigue, du courage, de cette force discrète qui permet de continuer quand la route est longue. On parle de résilience, non pas comme le fait d’être fort seul, mais comme la capacité de tenir malgré les difficultés. Puis, doucement, on ouvre vers la reliance : ce moment où l’on accepte de ne plus porter tout seul, où l’on se relie à d’autres, où le poids devient un peu plus léger parce qu’il est partagé. En milieu rural, où les distances sont grandes et l’isolement parfois bien réel, cette expérience du lien est précieuse.

En fin de semaine, le Cercle de Pardon pour Couples propose un autre temps. La Saint-Valentin est souvent associée aux cadeaux et aux gestes romantiques. Le Cercle offre plutôt un espace pour s’arrêter et regarder la relation autrement. Un lieu pour déposer ce qui fait mal, ce qui n’a pas été dit, ce qui pèse encore. Le pardon n’est jamais une obligation. C’est une invitation à se libérer de ce qui bloque, à retrouver un peu plus de paix à l’intérieur et dans la relation.

Ces activités se répondent. La résilience, c’est tenir. La reliance, c’est s’appuyer les uns sur les autres. Le pardon, c’est relâcher ce qui fait trop mal. Ensemble, elles rappellent que les relations peuvent devenir des lieux de soutien, plutôt que des lieux d’épuisement.

Accompagner, pour moi, c’est créer des espaces simples et humains, où l’on peut ralentir, respirer et se sentir moins seul. Cette semaine me rappelle à quel point ces espaces sont nécessaires, surtout en plein hiver, quand le besoin de chaleur humaine se fait encore plus sentir.

dimanche 8 février 2026

Ce que tu cherches est souvent lié à ce qui t’a fait mal


Il m’a fallu du temps pour le reconnaître, et peut-être t’en faudra-t-il aussi : ce que nous cherchons avec le plus d’insistance n’est pas toujours né d’un idéal, mais souvent d’une blessure. Pas forcément une blessure spectaculaire. Parfois une série de moments où quelque chose n’a pas tenu : un manque de reconnaissance, une parole absente, une institution sourde, une communauté qui n’a pas su protéger.

Longtemps, j’ai cru que mon engagement venait d’un choix clair et rationnel. Avec le recul, je vois qu’il était aussi une réponse. Ce que je cherchais, des espaces justes, des communautés capables, des institutions humaines,  correspondait exactement à ce qui m’avait fait mal lorsqu’ils faisaient défaut. La blessure n’était pas le moteur visible, mais elle orientait le chemin.

Reconnaître ce lien ne nous fragilise pas. Au contraire. Cela nous protège. Quand la douleur reste inconsciente, elle gouverne nos choix à notre insu. Elle nous pousse à vouloir réparer, sauver, corriger. Quand elle est reconnue, elle devient source de discernement. Elle empêche la naïveté autant que le cynisme.

Si je partage cela avec toi, ce n’est pas pour t’inviter à t’arrêter à ta blessure, ni à la sacraliser. C’est pour t’aider à te poser une question simple et exigeante : sais-tu ce que tu cherches, et sais-tu d’où cela vient ?

Ce que tu cherches est souvent lié à ce qui t’a fait mal. La justesse commence lorsque tu acceptes de tenir les deux ensemble, sans les confondre, sans t’en libérer trop vite. Alors, ce que tu poursuis cesse d’être une fuite. Cela devient une offrande.

samedi 7 février 2026

Voir le monde en communautés : une vocation patiemment incarnée

 

Je me rends compte que je ne vois presque jamais le monde en individus isolés, ni en simples structures. Je le vois en communautés. Salle de classe, paroisse, organisme communautaire, centre de recherche, comité d’éthique : autant de lieux où se joue, silencieusement ou explicitement, la possibilité pour des personnes de devenir capables ensemble. Ce regard ne m’est pas venu par théorie, mais par expérience. Grandir dans une communauté linguistique et religieuse minoritaire m’a appris très tôt que la dignité ne se protège pas seul. Elle se tisse dans le lien, se soutient par des cadres justes et se transmet par la parole partagée. Plus tard, l’animation communautaire, l’enseignement, l’accompagnement et l’engagement institutionnel n’ont fait que donner forme à cette intuition première.

Avec le temps, j’ai compris que voir le monde en communautés ne signifiait pas les idéaliser. Une communauté peut soutenir comme elle peut enfermer. Elle peut libérer la parole ou la faire taire. C’est pourquoi j’en suis venu à tenir la dignité comme boussole : elle empêche l’amour de devenir naïf et la justice de devenir inhumaine. Aujourd’hui, que j’enseigne, que je fasse de la recherche, que j’accompagne des proches aidants ou que je participe à un comité d’éthique, le geste demeure le même : créer et habiter des espaces relationnels où la reconnaissance, le cadre et la responsabilité permettent une maturation humaine et collective. Voir le monde en communautés, pour moi, c’est refuser les solutions solitaires aux problèmes collectifs et croire, malgré les fragilités, que quelque chose d’humain peut encore advenir ensemble.