mardi 20 janvier 2026

Le feu au centre du cercle

Dans un village, au bord d’une rivière, il y avait un cercle.
Au centre du cercle, on avait allumé un feu.

Personne ne disait vraiment à qui appartenait ce feu.
Il n’était ni au chef, ni aux anciens, ni aux plus jeunes.
Il était là parce que tout le monde savait qu’il fallait qu’il soit là.

Quand quelqu’un arrivait au cercle, il regardait d’abord le feu.
S’il brûlait bien, la rencontre pouvait commencer.
S’il faiblissait, quelqu’un se levait sans rien dire et ajoutait une bûche.

Personne ne demandait :
« Est-ce à mon tour ? »
Personne ne disait :
« Ce n’est pas mon rôle. »

On savait.

Un jour, le village a connu des temps plus difficiles.
Il fallait décider vite.
Il fallait produire, s’organiser, survivre.

Alors, peu à peu, les gens ont cessé de regarder le feu.
Ils parlaient davantage.
Ils faisaient des plans.
Ils comptaient le temps.

Le feu brûlait encore, mais plus faiblement.

Une personne a commencé à le remarquer.
Elle ajoutait du bois.
Puis une autre.
Puis encore une autre.

Sans s’en rendre compte, ces personnes ont commencé à se lever plus souvent que les autres.
Elles parlaient du feu.
Elles rappelaient pourquoi il était là.

Et peu à peu, quelque chose a changé.

Quand elles se taisaient, personne ne se levait.
Quand elles n’étaient pas là, le feu s’éteignait presque.

Un soir, l’une d’elles est restée assise.
Elle a regardé le feu diminuer.
Elle a senti la fatigue dans son corps.

Alors elle a compris.

Le feu n’était plus porté par le cercle.
Il était porté par quelques épaules seulement.

Ce soir-là, elle ne s’est pas levée.
Elle n’a pas crié.
Elle n’a pas quitté le cercle.

Elle est restée là, en silence.

Le feu a presque disparu.

Un long moment est passé.
Puis quelqu’un d’autre s’est levé.
Puis un autre.
Puis un enfant.

Le feu a repris.

Ce jour-là, le cercle a compris quelque chose d’essentiel :
quand le feu est vraiment important,
il ne repose jamais sur une seule personne.

Porter le feu collectivement, ce n’est pas en parler souvent.
Ce n’est pas écrire son histoire sur des panneaux.
C’est se lever, encore et encore,
surtout quand c’est inconfortable,
surtout quand personne ne regarde.

Quand le feu est porté par tous,
personne ne s’épuise.
Personne ne se sent seul.
Le cercle tient.

Quand le feu est porté par quelques-uns seulement,
le feu devient lourd.
Et ceux qui l’aiment le plus finissent par se brûler.


lundi 19 janvier 2026

Prendre soin du présent

 

Ce matin, je me rends compte d’une chose que j’ai apprise avec le temps, parfois à mes dépens : ce qui n’est pas nommé ne disparaît jamais vraiment.
On peut tenter de l’ignorer, de passer par-dessus, mais ça revient autrement. Souvent par en dessous, dans les tensions ou les malaises.

En même temps, j’apprends aussi autre chose, plus délicat encore : tout ce que je vois n’a pas besoin d’être dit immédiatement.
Il m’est arrivé de parler trop vite, croyant bien faire, et de créer plus de blessures que de clarté.

Avec les années, j’apprends à discerner.
Nommer quand c’est juste.
Me taire quand c’est plus respectueux.
Non pas par peur, mais par souci du lien.

Je réalise aussi que je me suis souvent donné une responsabilité qui n’était pas la mienne :
porter l’avenir.
Vouloir prévoir, assurer, sécuriser ce qui allait venir.

Aujourd’hui, je comprends que ce poids ne m’appartient pas.
Je n’ai pas à porter l’avenir.

Ce que j’ai à faire, c’est prendre soin du présent.
De la relation qui est là, maintenant.
De la parole que je choisis de poser ou de retenir.
De la qualité de présence que j’offre là où je me trouve.

Je découvre que c’est déjà beaucoup.
Et que, bien souvent, c’est suffisant.

dimanche 18 janvier 2026

La chaleur des pas humains

 


Depuis ce matin, une question me revient sans cesse :
est-ce qu’on regarde encore vraiment le réel?

On parle beaucoup.
On analyse.
On explique.
Mais on regarde peu ce qui est là, devant nous.

On utilise des mots compliqués.
Des acronymes.
Des phrases toutes faites.
Ça donne l’impression de comprendre,
mais souvent, ça nous éloigne de ce que les personnes vivent vraiment.

Quand on ne regarde plus le réel,
on corrige les gens au lieu de les écouter.
On demande des efforts sans se demander s’ils ont encore du sens.
On exige d’aller bien, même quand quelque chose ne va pas.

Résister, aujourd’hui, ce n’est pas crier plus fort.
C’est rester humain.

C’est oser nommer ce qui est vrai.
C’est accueillir les émotions au lieu de les cacher.
C’est garder un espace intérieur pour penser.
C’est parfois rire pour faire retomber la pression.

Je ne sais pas ce qui sauve le monde.
Mais je sais que rendre de l’humanité, là où je suis,
dans mon travail et dans mes relations,
change déjà quelque chose.

Et parfois, cela suffit pour continuer.

samedi 17 janvier 2026

Donner sans s'oublier


Pendant longtemps, j’ai cru que donner voulait dire aller au bout de moi-même.

Dire oui. Encore. Être disponible. Répondre. Tenir.
Je pensais que c’était ça, aimer. Accompagner. Être présent.

Et puis, un jour, la fatigue s’est installée.
Pas une fatigue spectaculaire.
Une fatigue discrète, silencieuse. Celle qui s’accumule quand on donne sans toujours se demander si on peut encore donner.

Je me suis surpris à me poser une question simple, presque inconfortable :
Est-ce que ce que je donne est vraiment libre?

Je voyais bien deux façons de donner autour de moi.
Donner pour recevoir quelque chose en retour, de la reconnaissance, de l’affection, un merci.
Ou donner parce que “c’est vrai”, parce que “c’est bien”, sans trop regarder ce que ça coûte.

Mais aucune de ces deux voies ne me permettait de respirer pleinement.

Alors j’ai commencé à chercher ailleurs.
Pas une troisième option brillante.
Un endroit plus calme. Plus honnête.

J’ai compris que le don juste commence par le consentement.
Pas celui qu’on donne aux autres.
Celui qu’on se donne à soi-même.

Être capable de dire oui sans me perdre.
Être capable de dire non sans me sentir coupable.

Ce n’est pas évident.
Mais c’est libérateur.

J’ai aussi compris que toutes les relations ne sont pas égales.
Quand on accompagne, quand on prend soin, quand on enseigne, on donne souvent plus.
Le problème n’est pas là.
Le problème, c’est quand on se sent obligé de combler cette différence par le sacrifice.

Aujourd’hui, j’essaie de donner sans me vider.
Sans m’effacer.
Sans croire que plus je donne, plus je suis juste.

Je fais aussi attention à une chose essentielle : l’effet de mon don.
Pas seulement mon intention, mais ce que ça produit.
Est-ce que ça soutient l’autre?
Est-ce que ça me respecte, moi aussi?

Quand la réponse est oui, je sens une paix tranquille.
Le don n’est plus lourd.
Il circule.

Je crois maintenant que le don le plus juste n’est ni calculé ni héroïque.
Il est ajusté.

Et c’est souvent à cet endroit précis que donner cesse d’épuiser…
et commence à transmettre.

mercredi 14 janvier 2026

Le jour où j’ai compris que je mélangeais tout

 


Il y a des moments où quelque chose cloche, sans qu’on sache exactement quoi.

Je me souviens d’une rencontre avec une personne proche aidante. Elle parlait calmement. Elle expliquait sa situation, les rendez-vous, les services reçus, ce qui fonctionnait et ce qui ne fonctionnait pas. Tout semblait bien organisé. Logique. Cohérent.

Et pourtant, en moi, quelque chose résistait.

Ce n’était pas une inquiétude claire.
Pas une alarme.
Plutôt un malaise discret, comme un décalage entre les mots et ce qui se vivait vraiment.

En quittant la rencontre, j’ai compris que je confondais trois choses importantes : le réel, la réalité et la représentation.

Le réel : ce qui est là, même quand on ne sait pas quoi dire

Le réel, ce jour-là, c’était une fatigue profonde.
Une vie centrée sur l’autre.
Un corps qui continue, mais qui est fatigué.

Le réel ne demande pas d’explication.
Il est là.
Il s’impose.

Quand une personne dit : « Je tiens, mais c’est difficile », ce n’est pas une opinion. C’est le réel qui se montre, parfois timidement.

La réalité : ce que le monde met autour de ce réel

La réalité, c’est ce que la société met en place pour comprendre et gérer le réel.

Il y a des services.
Des règles.
Des mots pour nommer les situations.

Tout cela est important.
Utile même.

Mais la réalité ne dit jamais tout. Elle organise, elle encadre, elle simplifie parfois. Et il arrive que ce qu’on vit à l’intérieur ne rentre pas complètement dans ces cadres.

On peut recevoir de l’aide et se sentir quand même seul.
Ce n’est pas une contradiction.
C’est humain.

La représentation : ce que je me dis à propos de ce que je vis

La représentation, c’est la petite voix intérieure.

« Je n’ai pas le droit de me plaindre. »
« Je devrais être plus fort·e. »
« D’autres vivent pire que moi. »

Ces phrases ne sont pas mauvaises. Elles servent souvent à tenir. Mais quand on les prend pour le réel lui-même, elles peuvent nous enfermer.

On finit par ne plus écouter ce qu’on ressent vraiment.

Ce que j’ai compris

Nous ne vivons jamais le réel “tout nu”.
Nous le vivons à travers :

  • des mots,

  • des règles,

  • et des histoires que nous nous racontons.

Cela ne veut pas dire que le réel est faux.
Cela veut dire qu’il est plus grand que nos explications.

Ne pas tout comprendre, ne pas tout savoir dire, ce n’est pas un échec. C’est parfois une façon de rester fidèle à ce qui se vit vraiment.

Depuis, je fais plus attention

Quand quelqu’un me parle, je me pose souvent cette question :

Est-ce que j’écoute ce qui est vraiment vécu,
ce que le monde autour en dit,
ou ce que la personne se dit à elle-même ?

Faire cette différence change beaucoup de choses.
On corrige moins.
On écoute plus.
On laisse de l’espace.

Et toi, en lisant ceci

Peut-être que tu te reconnais.
Peut-être pas.

Mais la prochaine fois que quelque chose te semble flou, lourd ou difficile à nommer, tu peux te demander doucement :

Est-ce que je parle du réel que je vis,
de la réalité autour de moi,
ou de ce que je me raconte à propos de tout ça ?

Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise réponse.
Juste un chemin pour mieux se comprendre.

Pour finir

Distinguer le réel, la réalité et la représentation ne complique pas la vie.
Au contraire.

Ça permet parfois de respirer un peu.
De se juger moins durement.
Et de rester plus proche de ce qui est vraiment là.

Même quand ce n’est pas encore clair.