jeudi 5 février 2026

Du langage des idées au langage du vivant : traverser l’université sans perdre l’humain

 

Quand j’ai fait mon baccalauréat dans les années 1980, l’université était encore un lieu où l’on apprenait à penser avant d’apprendre à faire. Les cours de philosophie, de sociologie, de sciences politiques et d’histoire occupaient une place centrale. On nous invitait à lire lentement, à discuter, à débattre, à situer les idées dans leur contexte. Le langage n’était pas orienté vers la performance ou l’employabilité, mais vers la compréhension du monde et de notre place en son sein. On parlait de société, de pouvoir, de justice, de culture, de responsabilité. Le rapport au savoir était profondément relationnel et critique. Ce langage m’a formé durablement. Il m’a appris à nommer le vivant, le conflictuel, l’ambigu.

Dans les années 1990, à la maîtrise, j’ai senti un premier déplacement. Le monde universitaire commençait à s’arrimer plus explicitement aux besoins organisationnels et institutionnels. Les approches professionnelles gagnaient en importance, les méthodologies se formalisaient, les objectifs devenaient plus visibles. Cela m’a apporté une rigueur précieuse, une capacité à structurer l’action, à intervenir concrètement. Mais j’ai aussi commencé à percevoir un glissement du langage. On parlait davantage de modèles, de stratégies, de gestion du changement. Le vivant était encore là, mais déjà filtré par des cadres plus techniques. J’ai appris à naviguer entre ces deux mondes, sans toujours réussir à les faire dialoguer pleinement.

Puis il y a mon doctorat, dans les années 2020. Cette fois, le contraste est saisissant. Le vocabulaire de l’ingénierie est omniprésent. On parle d’indicateurs, de performance, d’impact, de compétences, de gouvernance, de gestion des risques. Même les enjeux humains, relationnels et communautaires sont souvent traduits dans un langage opérationnel. Je ne nie pas la nécessité de cette rigueur, ni l’importance de rendre des comptes. Mais je ressens profondément ce qui s’est appauvri en chemin : un langage pour dire le lien, la lenteur, la fatigue morale, la dignité, la présence, la transformation silencieuse.

Cette évolution, je ne l’ai pas vécue uniquement dans les salles de cours. Je l’ai rencontrée tout au long de mon parcours professionnel. Dans les organisations, dans le milieu communautaire, dans les institutions publiques, j’ai vu le même mouvement à l’œuvre. Des personnes profondément engagées, compétentes, intelligentes, mais fatiguées de devoir se traduire sans cesse dans un langage qui ne correspond pas à ce qu’elles vivent réellement. J’ai vu des directions générales, des gestionnaires, des intervenantes et intervenants épuisés non pas par manque de savoir-faire, mais par manque de mots pour dire ce qui les traverse et ce qui se joue dans leurs relations et leurs milieux.

C’est dans ce contexte que mon choix de l’Université Saint-Paul prend tout son sens. J’y ai trouvé un lieu où les sciences humaines, la philosophie, la spiritualité, l’éthique et les pratiques professionnelles ne sont pas mises en concurrence, mais appelées à dialoguer. Un lieu où le langage du vivant n’est pas marginal, mais reconnu comme essentiel pour penser l’accompagnement, le leadership, la communauté et le soin. Enseigner et étudier à Saint-Paul, pour moi, ce n’est pas un simple choix institutionnel. C’est un choix de cohérence.

J’y poursuis mon doctorat parce que j’y ai la possibilité de nommer autrement ce que j’observe sur le terrain. D’oser un langage qui relie le personnel, le relationnel et le collectif. D’articuler la rigueur universitaire avec une attention au vivant, aux personnes et aux communautés. Et j’y enseigne parce que je crois profondément que former aujourd’hui, ce n’est pas seulement transmettre des compétences, mais offrir des mots, des repères et des espaces pour habiter le monde autrement.

Avec le recul, je vois mon parcours comme un fil tendu entre trois époques. Les années 1980 m’ont appris à penser le monde. Les années 1990 m’ont appris à agir en son sein. Les années 2020 m’invitent à réparer un langage, à redonner souffle à ce qui a été trop longtemps réduit à des mécanismes. Et c’est précisément ce travail de réconciliation entre rigueur et vivant que je poursuis aujourd’hui, avec conviction, à l’Université Saint-Paul.

Aucun commentaire: