jeudi 5 février 2026

Un signe de pauvreté relationnelle collective


J’entends souvent cette phrase : « c’est un problème de communication ».

Au travail. En famille. Dans les institutions. Dans les groupes. Elle revient comme une explication évidente, presque automatique. À force de l’entendre, je me surprends à m’arrêter et à me demander : qu’essaie-t-on vraiment de nommer quand on dit cela ?

Qualifier une difficulté de problème de communication me semble aujourd’hui rassurant. C’est clair, opératoire, réparable. On peut mieux expliquer, ajuster les mots, préciser les attentes. Pourtant, derrière cette formule, j’entends souvent autre chose : une pauvreté relationnelle collective. Non pas un manque de discours, mais une difficulté grandissante à prendre soin du lien dans la durée.

Je constate que nous vivons dans des contextes où la relation est constamment mise sous pression. La vitesse, la surcharge, la performance, la fragmentation des rôles grignotent lentement les espaces de présence. Le temps pour se rencontrer vraiment se réduit. Alors, quand quelque chose craque, quand un malaise surgit, nous nous tournons vers la communication pour réparer ce que la relation ne soutient plus.

On parle davantage parce que le lien n’est plus suffisamment nourri.

Je le vois dans les milieux de travail : on multiplie les réunions, les courriels, les protocoles, alors que ce qui manque est souvent plus simple et plus exigeant à la fois : reconnaissance, confiance, sentiment de compter. Je le vois dans les familles : on cherche les bons mots, alors que ce qui ferait la différence serait parfois un climat où chacun peut demeurer en relation sans devoir se défendre. Je le vois dans les institutions : l’information circule, mais le lien peine à s’inscrire dans la durée.

Dans ces situations, la communication devient un substitut relationnel. Elle tente d’occuper l’espace laissé vacant par l’affaiblissement du lien. On demande aux mots de faire ce que la relation n’a plus les conditions de porter.

Dire que tout est un problème de communication permet aussi, parfois, d’éviter une question plus inconfortable : qu’avons-nous cessé de soutenir collectivement pour que le lien s’effrite ainsi ? Quels espaces avons-nous négligés ? Quelles lenteurs avons-nous abandonnées au nom de l’efficacité ?

Pour moi, la pauvreté relationnelle ne se manifeste pas par l’absence de discours, mais par la difficulté grandissante à prendre soin du lien dans la durée. Je la reconnais à cette inflation de paroles qui n’apaisent plus, à ces échanges qui informent sans relier, à ces explications qui ne réparent pas.

Alors j’essaie de déplacer mon regard.
Moins chercher à mieux communiquer.
Et davantage m’interroger sur la manière dont je contribue, ou non, à soutenir la relation comme un espace vivant, fragile, exigeant, mais essentiel.

Car ce qui me semble manquer aujourd’hui, ce n’est pas un meilleur message,
mais une attention suffisamment fidèle au lien
pour que les mots puissent, à nouveau, y trouver leur juste place.

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