vendredi 3 avril 2026

Habiter le cercle, laisser émerger le pardon


Mars 2026, au Château de Césarges, en France.

Un cercle se forme, simple en apparence, mais profondément habité. Ici, il ne s’agit pas seulement d’apprendre à animer, mais d’entrer dans une posture où la présence devient le premier langage.

Au fil des échanges, chacun apprivoise l’écoute, le silence, et cette manière d’être qui ouvre un espace pour que l’autre puisse se dire, se déposer, se transformer.
Car animer un Cercle de Pardon, c’est avant tout incarner une qualité de présence où la rencontre devient possible, et où le pardon peut doucement émerger.

jeudi 2 avril 2026

Cinq illusions qui nous éloignent de la vie


Inspirées notamment des réflexions de Fabrice Midal, ces cinq illusions montrent comment nous pouvons, sans le vouloir, nous couper du vivant. Nous croyons que nous protéger nous rend plus en sécurité, alors que cela nous ferme à l’expérience. Nous pensons que notre passé décide de tout, comme si nous ne pouvions plus changer. Nous croyons que seuls nos efforts comptent, en oubliant l’aide des autres et ce qui nous porte de l’intérieur. Nous pensons devoir être parfaits pour être aimés, alors que l’amour n’est pas une récompense. Enfin, nous voulons tout comprendre avant d’avancer, alors que la vie se découvre en marchant. Apprendre à reconnaître ces illusions, c’est déjà entrer dans un rapport plus libre, plus simple et plus vivant à l’existence.

samedi 21 mars 2026

Quand la peur ferme la porte à la créativité


La peur de l’imperfection ne bloque pas seulement la créativité, elle la transforme en contrôle. Au lieu d’explorer librement, on commence à chercher à bien faire, à éviter l’erreur, à répondre à une image idéale. Peu à peu, l’élan se resserre. Une voix intérieure apparaît, non pas toujours dure, mais trop rapide. Elle juge avant même que quelque chose ait pu prendre forme. Ce qui aurait pu émerger reste alors en suspens, comme interrompu trop tôt.

Créer demande autre chose. Cela demande d’accepter de ne pas savoir exactement où l’on va. Cela demande de tolérer l’inachevé, le flou, le mouvement. Dans les groupes, on le voit clairement. Quand tout doit être juste dès le départ, les idées se font rares. Mais quand l’espace permet d’essayer, de chercher, même maladroitement, quelque chose recommence à circuler. Il ne s’agit pas d’éliminer la peur, mais de ne pas la laisser diriger. À ce moment-là, créer devient un acte de confiance dans le processus lui-même.

vendredi 20 mars 2026

Les trois lignes


Dans le village, on parlait souvent de Sacha. On disait que Sacha savait écouter d’une manière rare. Il n’y avait pas beaucoup de réponses, mais les gens repartaient changés.

Un jour, Alex vint s’asseoir près de Sacha. Alex parlait avec précision, comme pour bien expliquer. Les mots étaient clairs, bien organisés. Pourtant, quelque chose dans le corps ne suivait pas tout à fait.

Sacha ne dit rien au début.

Quand le silence s’installa, Sacha demanda simplement
« Est-ce que ce que tu dis vit aussi dans tes gestes ? »

Alex resta un moment sans répondre.

Sacha prit une petite branche et traça trois lignes dans la terre.

« Ici, ce que tu dis. »
« Ici, ce que tu fais. »
« Ici, ce que tu es. »

Les lignes ne se touchaient pas.

Alex regarda le dessin. Une sensation étrange apparut, difficile à nommer.

Sacha reprit doucement
« Parfois, on apprend à parler avant d’apprendre à sentir. On apprend à agir avant d’apprendre à être. Alors les lignes se séparent. Et on passe du temps à essayer de les faire tenir ensemble. »

Avec la branche, Sacha rapprocha les trois lignes jusqu’à ce qu’elles se rejoignent.

« La confiance commence ici », dit Sacha.

Alex resta silencieux. Les mots ne venaient plus comme avant.

Après un moment, Alex demanda
« Comment on fait pour les rapprocher ? »

Sacha répondit
« On ne les force pas. On apprend à les écouter. »

La branche fut déposée entre eux.

« Quand tu parles, écoute ton corps.
Quand tu agis, regarde ton cœur.
Et quand tu te sens perdu, reviens à ce qui est vrai. Même si c’est petit. »

Les jours suivants, Alex revint. Parfois en parlant, parfois en silence. Peu à peu, quelque chose changeait. Les moments où les lignes s’éloignaient devenaient plus visibles. Et les moments où elles se rapprochaient aussi.

Un matin, Alex dit
« Aujourd’hui, je n’ai rien à expliquer. Mais je sens que ça commence à s’aligner. »

Sacha hocha la tête
« Alors tu deviens un lieu sûr pour toi-même. »

En repartant, quelqu’un demanda à Alex
« Qu’est-ce que tu as appris ? »

Alex répondit après un temps
« À voir quand je ne suis pas entier. Et à ne plus partir tout de suite. »

La personne ne répondit pas.

Mais en marchant, Alex sentait une nouvelle qualité de présence. Ce n’était pas une réponse. C’était une manière d’être.

Et peut-être que la confiance commence ainsi.

mercredi 18 mars 2026

Continuer le lien : accompagner le deuil autrement


Aujourd’hui, à Aylmer, Connexions propose un atelier autour du deuil, avec cette intention simple mais exigeante : accompagner sans diriger, accueillir sans interpréter. Nous allons explorer ensemble une idée qui va à contre-courant de ce que l’on entend souvent, que le lien ne disparaît pas avec la mort, mais qu’il se transforme. Plutôt que de parler de laisser aller, nous prendrons le temps d’habiter cette autre possibilité, celle d’un lien qui continue, autrement, plus discret, parfois plus intérieur.

Je ne sais pas encore ce qui émergera du groupe, et c’est sans doute juste ainsi. Chaque personne porte une histoire singulière, une relation unique, une manière propre de vivre le manque et la présence. Mon rôle sera simplement de tenir cet espace avec attention, pour que chacun puisse, s’il le souhaite, mettre des mots sur ce qui persiste, sur ce qui se transforme. Peut-être que, dans ce temps partagé, quelque chose pourra se déposer, une reconnaissance, un apaisement, ou simplement le sentiment de ne pas être seul à porter ce qui continue.

lundi 16 mars 2026

Au-delà de la liste


La vie n’est pas une liste de choses à faire.

Nous vivons pourtant souvent comme si elle l’était. Nous planifions, nous organisons, nous avançons d’une tâche à l’autre. Tout semble devoir être accompli rapidement. Dans cette course, nous oublions parfois ce qui compte vraiment.

Quand nous accompagnons une personne, quelque chose change. Nous découvrons que les moments les plus importants ne sont pas ceux que nous cochons sur une liste. Ce sont les moments où nous prenons le temps d’écouter, de regarder l’autre avec respect, de rester présents dans une conversation sincère. Un silence partagé, une parole qui réconforte, un geste simple peuvent transformer une journée.

Accompagner demande donc de ralentir et de porter attention à ce qui se passe devant nous. La vie ne se réduit pas à ce que nous faisons. Elle prend surtout forme dans la manière dont nous rencontrons les autres et dont nous prenons soin des liens.

vendredi 13 mars 2026

Se demander pardon : accueillir sa singularité comme une offrande


La parution du nouveau livre d’Olivier Clerc, Le pardon à soi, vient approfondir une dimension essentielle du chemin intérieur : celle de la réconciliation avec sa propre existence. Dans cet ouvrage, auquel j’ai eu la joie de contribuer par un témoignage, le pardon n’est pas présenté comme un simple geste psychologique, mais comme un acte de reconnaissance de soi. Se demander pardon, c’est cesser de se juger pour ce que l’on est, et reconnaître que notre singularité ne constitue pas une erreur à corriger, mais une offrande à accueillir. Dans mon propre parcours, cette démarche a ouvert un passage inattendu : en apprenant à aimer ma différence, j’ai découvert une liberté nouvelle, celle d’accueillir plus profondément la différence des autres. Le pardon à soi devient alors un chemin d’humanisation : un geste intime qui transforme notre manière d’habiter la relation, avec nous-mêmes, avec les autres et avec la vie.

mardi 10 mars 2026

Un baptême académique

 

Aujourd’hui marque l’anniversaire de mon baptême. Cette date a pris pour moi une résonance particulière, car elle arrive au lendemain d’une étape importante de mon parcours doctoral : la présentation de mon projet de thèse devant mon comité. En repensant à cette rencontre, une image s’est imposée à moi. J’ai eu l’impression de vivre une forme de baptême dans le monde académique. Pendant des années, ce projet a mûri dans la pratique, dans l’accompagnement des proches aidants, dans l’enseignement et dans mes carnets de réflexion. Hier, en le présentant devant le comité, il a franchi un seuil. Le baptême, dans son sens symbolique le plus profond, évoque un passage : entrer dans une eau pour en ressortir transformé, reconnu dans une nouvelle étape de son chemin. De la même manière, ce moment marque pour moi l’entrée plus consciente dans la communauté de recherche. Non pas comme quelqu’un qui possède des réponses définitives, mais comme quelqu’un qui accepte de marcher dans la rigueur du questionnement et dans le dialogue avec d’autres chercheurs.

dimanche 8 mars 2026

La posture d’accompagnement : une manière d’entrer dans la relation


Quand on parle d’accompagnement, on pense souvent à des conseils, des méthodes ou des solutions. Pourtant, l’essentiel se situe ailleurs. La posture d’accompagnement concerne d’abord la manière dont une personne entre en relation avec une autre. Accompagner, c’est apprendre à être présent à l’autre sans prendre toute la place. C’est écouter avec attention, reconnaître la liberté de la personne et lui permettre d’avancer à son propre rythme. La qualité de la relation devient alors plus importante que les techniques utilisées.

Mais cette relation ne se déroule jamais dans le vide. Elle s’inscrit toujours dans un contexte plus large, une famille, une communauté, une organisation ou un milieu de vie. Accompagner demande donc de comprendre les liens qui entourent la personne. En même temps, l’accompagnant doit aussi cultiver une certaine intériorité. Prendre le temps d’écouter ce qui se passe en soi aide à agir avec plus de justesse. Lorsque ces trois dimensions se rencontrent, la relation à l’autre, l’attention au contexte communautaire et une présence intérieure, l’accompagnement devient un espace vivant où les personnes peuvent réfléchir, se transformer et retrouver leur propre capacité d’agir.

samedi 7 mars 2026

Retrouver le chemin de l’intériorité


Il m’arrive souvent d’observer chez plusieurs étudiants une grande intelligence, une grande sensibilité et beaucoup de bonne volonté. Pourtant, beaucoup me confient aussi un certain malaise : ils ont appris à réussir, à répondre aux attentes, à avancer rapidement… mais ils ont rarement appris à se rencontrer eux-mêmes. Dans un monde où tout nous pousse à produire, à performer et à rester constamment connectés, il devient difficile de prendre le temps de regarder à l’intérieur de soi. Le silence, la réflexion et l’écoute de son propre cœur deviennent presque des actes de résistance. Et pourtant, sans cette intériorité, il devient difficile de savoir vraiment qui nous sommes et où nous voulons aller.

C’est peut-être pour cette raison que plusieurs étudiants cherchent des lieux où ils peuvent ralentir et réfléchir autrement. Dans mes cours, je vois souvent naître ce désir de comprendre non seulement le monde, mais aussi sa propre manière d’y être présent. Cultiver l’intériorité ne signifie pas se retirer du monde. Au contraire, c’est ce qui nous permet d’y entrer avec plus de justesse, de lucidité et d’humanité. Lorsque nous apprenons à écouter ce qui se passe en nous, nos actions deviennent plus alignées et nos relations plus vraies. L’intériorité n’est pas un luxe : elle est une source de clarté et de sens dans une époque qui en a profondément besoin.

vendredi 6 mars 2026

La justesse, l'art de répondre au moment


Il y a des moments dans la vie où l’on sent qu’un geste ou une parole arrive exactement au bon moment. Ce n’est pas quelque chose de compliqué. Parfois, c’est simplement écouter quelqu’un avec attention, poser une question simple ou rester en silence quand les mots ne sont pas nécessaires. J’aime penser que la justesse est cette capacité d’être présent à ce qui se passe et de répondre avec simplicité. Elle ne vient pas d’une méthode ou d’une règle. Elle naît plutôt de l’attention que l’on porte aux autres, à la situation et aussi à ce que l’on ressent à l’intérieur de soi.

Avec le temps, je découvre que la justesse demande souvent de ralentir. Quand on agit trop vite, on risque de réagir plutôt que de vraiment comprendre ce qui est en train de se vivre. Dans les relations humaines, la justesse peut être une parole qui encourage, un regard qui rassure ou un moment de silence qui laisse l’autre respirer. Elle ressemble à un art de l’ajustement. On apprend peu à peu à sentir ce que la situation demande et à répondre avec respect et simplicité. Ce n’est pas parfait, et cela ne l’est jamais complètement. Mais lorsque la justesse est là, quelque chose devient plus paisible et plus vrai dans la relation.

mardi 3 mars 2026

Accueillir le vide : la fécondité du silence intérieur

 

On ne comble pas le vide.
Le vide est au cœur de notre vie.

Peut-être avons-nous appris à craindre le vide, à le percevoir comme un manque à remplir, une faille à réparer, une absence à effacer. Nous cherchons à le couvrir d’activités, de bruit, de performances, de relations parfois trop pleines pour ne pas sentir ce creux intérieur.

Mais le vide n’est pas forcément une carence.
Il est un espace.

C’est dans le vide que la respiration se déploie.
C’est dans l’espace entre les notes que la musique prend sens.
C’est dans les silences d’une conversation que la vérité peut émerger.

Le vide n’est pas l’ennemi de la vie ; il en est la matrice.

Il est ce lieu intérieur où rien n’est encore fixé, où tout demeure possible.
Un espace d’accueil, de disponibilité, de transformation silencieuse.

Lorsque nous cessons de vouloir le combler à tout prix, il cesse d’être angoissant.
Il devient fécond.

Habiter le vide, ce n’est pas renoncer au monde.
C’est consentir à cette profondeur en nous qui ne se laisse pas saturer.
C’est reconnaître que la plénitude ne vient pas de l’accumulation, mais de l’ouverture.

Le vide au cœur de notre vie n’est pas une absence.
Il est la condition même de la présence.

samedi 28 février 2026

Respirer ensemble : L’hygiène émotionnelle comme discipline du leadership


Lors de cette deuxième fin de semaine en Intelligence émotionnelle à l’USP, nous entrerons dans l’exploration de l’hygiène émotionnelle comme pratique de maturité personnelle et professionnelle. Il ne s’agira pas simplement d’identifier des émotions, mais d’apprendre à reconnaître leur circulation en soi et dans le groupe, à distinguer faits et interprétations, et à comprendre comment les affects non nommés influencent nos décisions, nos relations et notre leadership. Nous examinerons comment la régulation émotionnelle n’est ni suppression ni débordement, mais un travail conscient d’ajustement, au service de la clarté, de la responsabilité et de la qualité du lien. Cette exploration nous invitera à considérer l’intelligence émotionnelle non comme une compétence isolée, mais comme une discipline relationnelle qui protège la dignité, favorise la confiance et soutient une posture de présence lucide dans des contextes complexes.

vendredi 27 février 2026

Le fil déjà là


Je vois apparaître un fil. Il était là depuis longtemps. Pendant des années, j’ai cru explorer des directions différentes : institutions, communauté, enseignement, recherche, accompagnement. Aujourd’hui, je comprends que je ne faisais que suivre un même mouvement sans le nommer. Ce fil traversait mes engagements, mes questionnements, mes transitions. Il reliait mes expériences sans que je perçoive encore la trame complète. Ce n’était pas une dispersion. C’était une maturation silencieuse.

Je ne cours plus après un futur potentiel. Je marche avec un futur déjà en germination. Il ne s’agit plus de conquérir ou de multiplier, mais d’habiter avec justesse ce qui cherche à prendre forme. Ce futur ne se projette pas à distance ; il se déploie à même le présent. Et dans cette marche plus lente, plus dense, je reconnais quelque chose de profondément aligné. Cela me semble juste.

jeudi 26 février 2026

Du dialogue au “nous” : quand le lien devient action

 

Accompagner, ce n’est pas commencer par donner des conseils ou proposer des solutions. C’est d’abord entrer en dialogue. L’accompagnant.e se présente avec simplicité, écoute la réponse de l’autre, puis répond à cette réponse. C’est dans ce troisième mouvement que quelque chose change. Le « je » et le « tu » peuvent devenir un « nous ». À ce moment, la relation ne se limite plus à une conversation. Elle devient un engagement partagé. L’accompagnant.e porte attention à ce qui est dit, à ce qui est ressenti et au contexte dans lequel la personne vit. Cette écoute attentive ouvre un espace où l’action peut naître naturellement.

Dans une approche écosystémique et intégrative, ce passage du contact à l’engagement est essentiel. Il ne s’agit pas de faire à la place de l’autre, mais de marcher avec elle/lui. Quand deux personnes acceptent de faire un pas ensemble, même petit, un lien se renforce. Si une troisième personne est invitée, le processus devient collectif. La parole circule, la responsabilité se partage et une dynamique communautaire commence à prendre forme. Accompagner, c’est reconnaître ces moments importants et créer des espaces où le dialogue peut devenir action commune.

mercredi 25 février 2026

L’organisation comme écosystème vivant

 


Une organisation n’est pas un ensemble de tâches à répartir ni une mécanique à optimiser. Elle est un écosystème vivant, traversé par des relations visibles et invisibles, par des histoires fondatrices, des fidélités anciennes, des espoirs et parfois des blessures silencieuses. Chaque personne y porte une mémoire, une manière d’habiter le lien, une compréhension singulière du sens commun. Comme dans une forêt, certaines racines sont apparentes, d’autres plongent profondément dans le sol symbolique de l’institution. Les décisions ne circulent pas uniquement par les organigrammes ; elles se diffusent à travers la confiance, la reconnaissance et la qualité de présence entre les acteurs.

Comprendre une organisation comme un écosystème, c’est accepter que les tensions ne soient pas des anomalies, mais des signaux de régulation. Les loyautés, explicites ou implicites, structurent les comportements bien au-delà des politiques écrites. Les conflits révèlent des déséquilibres relationnels ou des aspirations non entendues. L’accompagnement organisationnel, dans cette perspective, ne consiste pas à corriger des individus, mais à soutenir la vitalité du tissu relationnel. Il s’agit de cultiver une écologie du lien où consentement, discernement et engagement peuvent émerger avec justesse, afin que l’organisation respire, évolue et retrouve sa cohérence intérieure.

mardi 24 février 2026

Quand le village oublie de respirer

 

Il y avait un village au bord d’une rivière. Les maisons étaient proches les unes des autres, les voix se mêlaient le soir, et les saisons rythmaient les travaux. On disait que le village avait été fondé par quatre familles courageuses qui avaient su traverser l’hiver le plus rude. Cette histoire, on la racontait souvent. Elle donnait fierté et solidité.

Un jour pourtant, sans que personne ne sache exactement quand cela avait commencé, l’air changea. Les réunions devinrent plus brèves. Les regards plus fuyants. On continuait de parler d’organisation, de décisions, de stratégies. Mais les conversations ne guérissaient plus rien.

Un ancien du village invita quelques personnes à marcher près de la rivière. Il ne parla ni de règlement ni de structure. Il posa une question simple :
« Que ressent le village en ce moment ? »

Le silence fut long. Puis quelqu’un dit : « De la fatigue. »
Un autre : « De la peur de perdre ce que nos ancêtres ont bâti. »
Une femme ajouta : « De la colère que personne n’ose nommer. »

L’ancien hocha la tête.
« Vous croyez que le problème est dans vos décisions. Il est d’abord dans votre respiration. »

Il expliqua que lorsqu’un village oublie de respirer ensemble, les émotions deviennent comme de la fumée enfermée dans une maison. Elles piquent les yeux. Elles brouillent la vue. On finit par croire que l’autre est la cause de l’irritation.

Alors ils commencèrent un rituel simple. Avant chaque décision importante, ils nommaient ce qui circulait en eux. Pas pour débattre. Pas pour convaincre. Pour reconnaître.

La fatigue cessa d’être un reproche.
La peur devint prudence partagée.
La colère se transforma en appel à ajuster.

Le village ne devint pas parfait. Mais il retrouva son souffle.

C’est ainsi que je comprends l’hygiène émotionnelle. Non comme une technique pour gérer les émotions, mais comme une pratique de respiration collective. Une manière d’empêcher que la fumée invisible ne devienne incendie.

Dans l’accompagnement, je vois souvent des villages modernes, organisations, familles et institutions qui tentent de réparer leurs structures sans nettoyer l’air qu’ils respirent. Or l’air chargé d’émotions non dites finit toujours par déformer les décisions.

L’hygiène émotionnelle, c’est apprendre à écouter le climat intérieur avant d’agir sur la façade extérieure. C’est reconnaître que les émotions sont des messagères. Si on les ignore, elles crient. Si on les écoute, elles enseignent.

Un groupe mature n’est pas un groupe sans émotions.
C’est un groupe qui sait les traverser sans se fragmenter.

Et peut-être que la sagesse collective commence là :
dans la capacité de respirer ensemble avant de décider.

lundi 23 février 2026

Quand nos choix changent qui nous sommes


On pense souvent que la stratégie, c’est seulement planifier. Faire une liste. Organiser son temps. Choisir la meilleure option. Mais en réalité, chaque choix important touche à notre identité. Quand je décide d’accepter un nouveau projet, de ralentir, ou même de dire non, je ne change pas seulement mon horaire. Je change aussi la façon dont je me vois. Suis-je quelqu’un qui veut toujours performer ? Quelqu’un qui veut aider à tout prix ? Ou quelqu’un qui apprend à respecter ses limites ?

Parfois, modifier sa stratégie peut être inconfortable. Si j’ai toujours été la personne forte, disponible, engagée sans compter, choisir de ralentir peut me faire sentir coupable. Pourtant, ce changement peut aussi être un signe de maturité. Il peut montrer que je suis en train de devenir plus cohérent avec mes valeurs profondes. La vraie question n’est donc pas seulement « Quelle est la meilleure stratégie ? », mais « Qui suis-je en train de devenir à travers cette décision ? »

Quand nos choix sont alignés avec ce que nous sommes vraiment, ils apportent plus de paix. La stratégie ne devient plus une course, mais un chemin réfléchi. Elle devient un acte d’intégrité.

dimanche 22 février 2026

Ne pas prendre la place de l’autre

 

Depuis plusieurs années, ma façon d’accompagner les personnes est devenue plus claire. Je crois maintenant en un principe simple : ne pas faire à la place de l’autre ce qu’il peut faire lui-même. Cela veut dire que je ne prends pas la responsabilité des décisions des personnes ni leur capacité de grandir. Mon rôle n’est pas de réparer, de corriger ou de contrôler leur chemin. Mon rôle est plutôt de créer un espace sécuritaire et respectueux où chacun peut réfléchir, choisir et avancer à son rythme.

Que ce soit dans un cercle de discussion, en classe ou dans un groupe communautaire, cette manière d’accompagner demande de la patience. Elle demande aussi de la confiance. Je crois que les personnes et les groupes peuvent traverser leurs difficultés et en apprendre quelque chose. Au lieu de forcer le changement, je prends soin des conditions : un climat de respect, d’écoute et de clarté. Soutenir sans envahir. Être présent sans prendre toute la place. Les changements qui naissent ainsi ne sont pas toujours visibles immédiatement, mais ils sont solides, parce qu’ils viennent de l’intérieur. Et c’est souvent cela qui dure le plus longtemps.

samedi 21 février 2026

La solidarité : outil ou destination ?

 

On parle souvent de solidarité comme d’un moyen. Par exemple, on s’entraide pour réussir un projet d’école, pour organiser un événement ou pour traverser une période difficile. La solidarité devient alors un outil : elle sert à atteindre un objectif. Elle est utile, efficace, parfois stratégique. Mais si on regarde de plus près, on peut se demander : est-ce que la solidarité existe seulement pour arriver à quelque chose ? Ou est-ce qu’elle a une valeur en soi ? Quand un voisin aide un aîné simplement parce qu’il tient à lui, sans rien attendre en retour, la solidarité n’est plus un moyen. Elle devient une manière d’être. Elle est déjà le but.

La solidarité comme fin, c’est choisir d’être relié aux autres même quand il n’y a rien à gagner. C’est décider que le lien humain compte plus que la performance. Par exemple, dans un groupe, on peut travailler ensemble juste pour obtenir une bonne note. Mais on peut aussi choisir d’apprendre à se comprendre, à s’écouter, à se soutenir. Dans ce cas, le résultat compte, mais la relation compte encore plus. Quand la solidarité devient une fin, elle transforme notre manière de vivre ensemble. Elle ne sert plus seulement à réussir ; elle nous aide à devenir plus humains.

vendredi 20 février 2026

Aimer sans attendre en retour


Il m’arrive de me dire cette phrase toute simple : tu n’es pas obligé de m’aimer. L’amour ne fonctionne pas toujours comme un échange égal. Parfois, on aime quelqu’un qui ne peut pas, ou ne veut pas, aimer de la même façon. Et pourtant, cela n’enlève rien à ce que je ressens. Moi, je t’aime déjà.

Avec le temps, j’ai compris que cet amour n’est pas une faiblesse. Ce n’est pas non plus une attente cachée. C’est un choix intérieur. Aimer, ce n’est pas forcer l’autre à répondre. C’est décider de rester respectueux, bienveillant, ouvert, même si l’autre ne fait pas la même chose. Cela demande du courage. Cela demande aussi de savoir que ma valeur ne dépend pas du retour que je reçois. Aimer sans attendre en retour, c’est une forme de liberté.

mercredi 18 février 2026

Tenir debout dans le dépouillement


Là où je vis, le Carême n’est plus annoncé par les cloches, mais par une fatigue diffuse que les gens portent sans toujours savoir d’où elle vient. Les maisons sont pleines, les écrans allumés, les horaires chargés, et pourtant quelque chose se resserre à l’intérieur. Alors revient ce temps ancien, discret, qui n’impose rien. Il ne presse pas. Il invite. Il suggère d’éteindre une lumière, de manger un peu moins, de ralentir un peu plus. Certains pensent encore que le Carême parle de privation. Moi, je le vois plutôt comme ce moment où, en plein hiver, on dégage un sentier recouvert de neige pour pouvoir avancer sans glisser.

Dans ce temps-là, on découvre que le manque n’est pas toujours un ennemi. Il peut devenir un guide. En ralentissant, des questions longtemps mises de côté refont surface. En acceptant le silence, une autre parole se laisse entendre. Le Carême nous rappelle que la vie n’est pas seulement faite pour être remplie, mais pour être vécue avec attention. Dans une société qui va vite et qui évite l’inconfort, ce temps propose de s’arrêter ensemble, non pour aller mieux immédiatement, mais pour redevenir plus présents. Comme dans les récits anciens, c’est souvent dans le désert, ce lieu froid et dépouillé, que l’on retrouve le fil de ce qui nous relie aux autres, à la terre et à soi-même.

mardi 17 février 2026

Écouter pour accompagner autrement

Dans ce premier épisode de la nouvelle saison de USP en conversation, j’ai le plaisir d’échanger avec le recteur Louis Patrick Leroux de l’Université Saint-Paul.

Nous explorons ensemble l’écoute profonde comme posture de présence, de relation et de transformation. Bien au-delà des approches instrumentales, écouter apparaît comme un acte de réception, de vulnérabilité et de courage, au cœur de l’accompagnement humain. La conversation aborde également l’accompagnement des personnes proches aidantes, en soulignant l’importance de créer des espaces relationnels où la parole peut se déposer sans pression et où la dignité est reconnue.

Cette rencontre s’adresse à celles et ceux qui pressentent que, dans un monde saturé de discours, l’écoute demeure un geste fondateur pour soutenir, relier et transformer.

L’épisode est maintenant disponible : lien

Au plaisir de vous y retrouver et de poursuivre la conversation.

lundi 16 février 2026

Le premier cours de psychatlogie de Jules


Ce matin-là, j’ai inscrit Jules à son premier cours de psychatlogie.

Il n’a rien dit. Il s’est simplement assis bien droit devant la télévision, comme s’il savait déjà que quelque chose de sérieux allait se passer.

À l’écran, un grand chat mangeait avec une concentration presque sacrée. Jules observait chaque bouchée, chaque mouvement de moustache, chaque silence entre deux crocs. Je l’ai vu pencher légèrement la tête, signe clair, chez lui, d’une intense activité intellectuelle. C’était le moment exact où la psychatlogie commençait.

Le cours portait sur un thème fondamental : Pourquoi les autres chats mangent-ils toujours quelque chose de plus intéressant que moi?
Jules a pris des notes invisibles. Avec ses yeux. Avec sa queue immobile. Avec cette gravité que seuls les chats savent adopter quand ils étudient l’essentiel.

À la fin, il s’est retourné vers moi, lentement. Son regard disait tout :
« Je comprends maintenant. Ce n’est pas de l’envie. C’est de la projection féline. »

La psychatlogie, ça remue beaucoup.

dimanche 15 février 2026

Après la Saint-Valentin, quand l’amour change de voix

Ce matin, je pense à l’après Saint-Valentin. On parle beaucoup de l’amour avant cette journée, on le célèbre pendant, puis vient souvent un grand silence. Pourtant, célébrer l’amour est important. Les fêtes, les gestes symboliques, les mots échangés donnent une forme visible à ce qui compte vraiment. Elles nous rappellent de nous arrêter, de prendre le temps de dire à l’autre : tu comptes pour moi, notre lien est précieux.

Mais une fois la fête passée, il reste autre chose à accueillir. L’après Saint-Valentin nous ramène à la relation telle qu’elle est, sans décor ni mise en scène. C’est là que l’amour prend une autre voix, plus discrète, plus quotidienne. Moins de gestes attendus, plus de présence. Moins de symboles, plus d’attention réelle. Peut-être que célébrer l’amour ne s’arrête pas le 14 février, mais se prolonge dans ces jours ordinaires où l’on choisit de rester là, même quand il n’y a plus rien à célébrer, seulement un lien à faire vivre.

samedi 14 février 2026

Éduquer pour prendre soin du monde que nous laissons derrière nous


Éduquer pour que l’épanouissement humain soit compatible avec celui du vivant et des générations à venir, c’est faire un choix clair : former des personnes capables de prendre soin du monde qu’elles habitent. Cela signifie apprendre à réfléchir avant d’agir, à mesurer l’impact de ses gestes et à comprendre que nos décisions d’aujourd’hui façonnent la vie de demain. Par exemple, apprendre à travailler en équipe plutôt qu’en compétition, à écouter des points de vue différents, ou à réfléchir aux conséquences environnementales et sociales d’un projet fait partie de cette éducation. Il ne s’agit pas seulement d’accumuler des connaissances, mais de développer un sens des responsabilités, envers les autres, envers la communauté et envers la planète.

C’est dans cet esprit que s’inscrit le travail du Centre sur le vieillissement, la communauté et l’épanouissement humain de l’Université Saint-Paul. Le Centre soutient des projets où les générations se rencontrent, où les personnes aînées, les proches aidants, les étudiant.es et les acteurs communautaires apprennent les uns des autres. Par exemple, des cercles de dialogue intergénérationnels, des projets communautaires en milieu rural ou urbain, ou encore des formations centrées sur l’écoute et la solidarité. Ces expériences montrent concrètement que l’épanouissement humain ne se vit pas seul : il se construit dans les liens, dans le respect du vivant et dans la volonté de laisser derrière soi des communautés plus justes et plus habitables. Éduquer ainsi, c’est s’engager à préparer non seulement un avenir professionnel, mais un avenir humain.

Vers une éducation comme chemin d’épanouissement humain et collectif


Je suis heureux d’annoncer que, avec ma collègue Bianca, notre communication a été acceptée pour présentation à la Conference on Education for Transformation: Perspectives on Flourishing in the Anthropocene, qui se tiendra du 20 au 22 mai 2026 à la University of Humanistic Studies, à Utrecht.

Cette conférence internationale est organisée à l’occasion de la parution de l’ouvrage Education for Transformation: Humanistic Perspectives on Flourishing in the Anthropocene (Brill, 2025). Elle réunit des chercheuses et chercheurs, des éducatrices et éducateurs, ainsi que des praticiennes et praticiens issus de divers horizons, afin d’explorer comment l’éducation peut contribuer à l’épanouissement humain et planétaire dans un contexte marqué par les défis écologiques, sociaux et éthiques de l’Anthropocène.

Notre contribution s’inscrit dans le prolongement du Education for Human Flourishing Project, un projet interdisciplinaire qui propose de repenser l’éducation comme un processus de formation des capacités humaines essentielles, orienté vers le sens, la responsabilité, la justice et la vie collective. Les échanges de la conférence s’articulent notamment autour de l’éducation morale et civique, des pédagogies transformatrices, ainsi que des enjeux de justice climatique et de réparation des héritages coloniaux en éducation.

Nous nous réjouissons de pouvoir prendre part à cet espace de dialogue international et de mettre nos travaux en conversation avec des perspectives humanistes engagées dans la transformation des pratiques éducatives.

vendredi 13 février 2026

Passer de l’intervention à la présence


Nous avons appris à intervenir vite. Quelqu’un va mal, on cherche une solution. Un collègue est en difficulté, on donne un conseil. Un proche hésite, on lui dit quoi faire. Cette logique part souvent d’une bonne intention, mais elle crée une distance : je sais mieux que toi. Intervenir, c’est agir sur l’autre. Accompagner, c’est autre chose. C’est accepter de ralentir, d’écouter, de se rendre disponible. Comme quand un ami te raconte une peine et que, au lieu de répondre tout de suite, tu restes silencieux quelques secondes. Ce silence n’est pas vide : il permet à quelque chose d’important d’émerger.

Accompagner le mouvement du vivre, c’est reconnaître que la vie n’est pas un problème à réparer. C’est un processus en cours. Pense à un enfant qui apprend à marcher. On ne lui explique pas comment faire étape par étape. On se place près de lui, on sécurise l’espace, on l’encourage, et on le laisse essayer. L’accompagnant·e fait la même chose avec la vie. Il ou elle ne demande pas d’abord : Qu’est-ce que je dois faire maintenant ? Il ou elle demande : Qu’est-ce qui est déjà en train de se passer ? Cette question change tout. Elle nous aide à passer du contrôle à la présence, de la solution rapide à l’accompagnement juste. Et souvent, c’est là que la vie reprend son souffle.

jeudi 12 février 2026

La frontière invisible entre don et extraction

 

Je me rends compte que, parfois, on appelle engagement ce qui relève plutôt de l’extraction. L’engagement, c’est quand je choisis librement de donner de mon temps, de mon énergie ou de mon intelligence parce que cela a du sens et que ce que j’offre est accueilli. L’extraction, c’est quand on s’attend à ce que je donne toujours plus, sans jamais me demander si cela me nourrit encore, ni si le cadre peut vraiment recevoir ce que j’apporte. Par exemple, accepter sans cesse de nouveaux mandats « parce que je suis capable », répondre à toutes les demandes « parce que personne d’autre ne le fera », ou rester dans un projet qui n’avance pas en espérant qu’un jour il portera fruit. À la longue, ce n’est plus un choix, c’est une pression silencieuse.

Retirer mon consentement à cette logique, ce n’est pas me désengager du monde. C’est refuser de confondre générosité et épuisement. C’est apprendre à dire : ceci ne me permet plus d’être pleinement présent, même si cela semble utile ou valorisé. Comme quand on décide de quitter une équipe où l’on porte tout, ou de limiter un engagement qui demande toujours plus sans jamais reconnaître les limites humaines. En faisant ce pas, je protège quelque chose de simple et de précieux : la possibilité de rester humain, disponible pour de vrais liens, et engagé là où le don circule vraiment.

mercredi 11 février 2026

La bonne distance : marcher entre l’élan et le retrait


Je me souviens d’un ancien qui m’avait dit, un soir près du feu :

« Quand tu t’engages trop vite, la terre ne te reconnaît pas. Quand tu te retires trop longtemps, elle t’oublie. »

Il parlait lentement. Il laissait des silences entre ses phrases, comme si les mots avaient besoin de respirer pour devenir vrais. Autour de nous, le feu crépitait, et chacun savait que ce n’était pas une leçon, mais une histoire offerte.

Il racontait qu’autrefois, il marchait sans relâche pour aider, réparer, porter. Il croyait que sa valeur venait de ce qu’il faisait pour les autres. Plus il donnait, plus il se sentait indispensable. Jusqu’au jour où son corps l’a arrêté net. « Ce n’est pas la fatigue qui m’a fait tomber, disait-il, c’est l’oubli de moi-même. »

Il s’est alors retiré. Longtemps. Trop longtemps, peut-être. Il a cessé de répondre aux appels, de participer aux cercles, de porter la parole. Et dans ce retrait, il a compris autre chose : le désengagement peut guérir, mais il peut aussi devenir une cachette. « Je me protégeais du monde, mais je me coupais aussi de lui. »

Ce n’est qu’après avoir traversé ces deux passages qu’il a trouvé ce qu’il appelait la bonne distance. Un engagement qui ne brûle pas, un retrait qui n’efface pas. Une manière d’être présent sans se sacrifier, d’agir sans se perdre.

Il disait que l’engagement juste ressemble à la rivière. Elle avance, elle contourne les rochers, elle s’arrête parfois dans un élargissement, mais elle ne force jamais son passage. Quand elle déborde, elle détruit. Quand elle s’assèche, la vie se retire. Sa sagesse tient dans son mouvement.

Ce récit me revient souvent quand je pense à l’éthique, au soin, à l’accompagnement. Il rejoint cette manière de raconter le monde que propose Lewis Mehl-Madrona, où la connaissance ne se transmet pas par des concepts, mais par des histoires qui relient le corps, l’esprit, la terre et la communauté.

Engagement, désengagement, surengagement ne sont pas des choix abstraits. Ce sont des passages. Des apprentissages. Des ajustements vivants. Et peut-être que notre responsabilité la plus profonde n’est pas de toujours faire plus, ni de disparaître, mais d’apprendre à écouter quand il est temps d’avancer, et quand il est temps de s’asseoir près du feu.

mardi 10 février 2026

Être comme un arbre en hiver


Être comme un arbre en hiver, c’est accepter de ralentir et de ne pas toujours être en action. Même lorsque tout semble immobile, la vie continue de circuler à l’intérieur, en profondeur. L’hiver nous apprend que le silence et l’attente font aussi partie de la croissance.

lundi 9 février 2026

Quand tenir ne suffit plus : se relier, puis relâcher

 


Cette semaine, mon agenda prend une couleur un peu spéciale.

Je vais coanimer deux ateliers sur la résilience et la reliance avec des personnes proches aidantes et des aîné.es, puis coanimer un Cercle de Pardon pour Couples pour souligner la Saint-Valentin. Des activités différentes, mais reliées par une même intention : prendre soin du lien.

Dans les ateliers avec les personnes proches aidantes, on parle de ce que ça demande de soutenir un proche jour après jour. De la fatigue, du courage, de cette force discrète qui permet de continuer quand la route est longue. On parle de résilience, non pas comme le fait d’être fort seul, mais comme la capacité de tenir malgré les difficultés. Puis, doucement, on ouvre vers la reliance : ce moment où l’on accepte de ne plus porter tout seul, où l’on se relie à d’autres, où le poids devient un peu plus léger parce qu’il est partagé. En milieu rural, où les distances sont grandes et l’isolement parfois bien réel, cette expérience du lien est précieuse.

En fin de semaine, le Cercle de Pardon pour Couples propose un autre temps. La Saint-Valentin est souvent associée aux cadeaux et aux gestes romantiques. Le Cercle offre plutôt un espace pour s’arrêter et regarder la relation autrement. Un lieu pour déposer ce qui fait mal, ce qui n’a pas été dit, ce qui pèse encore. Le pardon n’est jamais une obligation. C’est une invitation à se libérer de ce qui bloque, à retrouver un peu plus de paix à l’intérieur et dans la relation.

Ces activités se répondent. La résilience, c’est tenir. La reliance, c’est s’appuyer les uns sur les autres. Le pardon, c’est relâcher ce qui fait trop mal. Ensemble, elles rappellent que les relations peuvent devenir des lieux de soutien, plutôt que des lieux d’épuisement.

Accompagner, pour moi, c’est créer des espaces simples et humains, où l’on peut ralentir, respirer et se sentir moins seul. Cette semaine me rappelle à quel point ces espaces sont nécessaires, surtout en plein hiver, quand le besoin de chaleur humaine se fait encore plus sentir.

dimanche 8 février 2026

Ce que tu cherches est souvent lié à ce qui t’a fait mal


Il m’a fallu du temps pour le reconnaître, et peut-être t’en faudra-t-il aussi : ce que nous cherchons avec le plus d’insistance n’est pas toujours né d’un idéal, mais souvent d’une blessure. Pas forcément une blessure spectaculaire. Parfois une série de moments où quelque chose n’a pas tenu : un manque de reconnaissance, une parole absente, une institution sourde, une communauté qui n’a pas su protéger.

Longtemps, j’ai cru que mon engagement venait d’un choix clair et rationnel. Avec le recul, je vois qu’il était aussi une réponse. Ce que je cherchais, des espaces justes, des communautés capables, des institutions humaines,  correspondait exactement à ce qui m’avait fait mal lorsqu’ils faisaient défaut. La blessure n’était pas le moteur visible, mais elle orientait le chemin.

Reconnaître ce lien ne nous fragilise pas. Au contraire. Cela nous protège. Quand la douleur reste inconsciente, elle gouverne nos choix à notre insu. Elle nous pousse à vouloir réparer, sauver, corriger. Quand elle est reconnue, elle devient source de discernement. Elle empêche la naïveté autant que le cynisme.

Si je partage cela avec toi, ce n’est pas pour t’inviter à t’arrêter à ta blessure, ni à la sacraliser. C’est pour t’aider à te poser une question simple et exigeante : sais-tu ce que tu cherches, et sais-tu d’où cela vient ?

Ce que tu cherches est souvent lié à ce qui t’a fait mal. La justesse commence lorsque tu acceptes de tenir les deux ensemble, sans les confondre, sans t’en libérer trop vite. Alors, ce que tu poursuis cesse d’être une fuite. Cela devient une offrande.

samedi 7 février 2026

Voir le monde en communautés : une vocation patiemment incarnée

 

Je me rends compte que je ne vois presque jamais le monde en individus isolés, ni en simples structures. Je le vois en communautés. Salle de classe, paroisse, organisme communautaire, centre de recherche, comité d’éthique : autant de lieux où se joue, silencieusement ou explicitement, la possibilité pour des personnes de devenir capables ensemble. Ce regard ne m’est pas venu par théorie, mais par expérience. Grandir dans une communauté linguistique et religieuse minoritaire m’a appris très tôt que la dignité ne se protège pas seul. Elle se tisse dans le lien, se soutient par des cadres justes et se transmet par la parole partagée. Plus tard, l’animation communautaire, l’enseignement, l’accompagnement et l’engagement institutionnel n’ont fait que donner forme à cette intuition première.

Avec le temps, j’ai compris que voir le monde en communautés ne signifiait pas les idéaliser. Une communauté peut soutenir comme elle peut enfermer. Elle peut libérer la parole ou la faire taire. C’est pourquoi j’en suis venu à tenir la dignité comme boussole : elle empêche l’amour de devenir naïf et la justice de devenir inhumaine. Aujourd’hui, que j’enseigne, que je fasse de la recherche, que j’accompagne des proches aidants ou que je participe à un comité d’éthique, le geste demeure le même : créer et habiter des espaces relationnels où la reconnaissance, le cadre et la responsabilité permettent une maturation humaine et collective. Voir le monde en communautés, pour moi, c’est refuser les solutions solitaires aux problèmes collectifs et croire, malgré les fragilités, que quelque chose d’humain peut encore advenir ensemble.

jeudi 5 février 2026

À toi, ma sœur Guylaine


 Tu es partie trop tôt,

avant de voir tes deux filles grandir,
avant de les voir devenir, à leur tour, des mères.
Il y a des absences qui ne se comblent pas.
La tienne fait partie de celles-là.

Tu étais une mère aimante,
attentive aux détails simples,
de celles qui aiment sans bruit
mais dont l’amour soutient longtemps après le dernier geste.
Tes filles, Natalie et Dominique, portent encore en elles
ta douceur, ta force tranquille
et cette manière bien à toi d’être là sans prendre toute la place.

La dernière chanson que je t’ai chantée,
c’était The Wind Beneath My Wings.
Je ne savais pas alors
que ces mots allaient m’accompagner si longtemps.
Aujourd’hui encore, ils disent vrai.
Tu es restée ce vent discret
qui aide à tenir debout
quand le courage hésite.

J’ai la chance de cheminer avec tes filles depuis ton départ.
À leurs côtés, je découvre que l’amour ne disparaît pas.
Il change de forme.
Il devient présence silencieuse, fidélité, souffle.
À travers elles, quelque chose de toi continue de vivre,
de grandir, de donner.

Tu me manques.
Pas seulement pour ce qui a été,
mais pour ce qui aurait pu être.
Et pourtant, je te sens encore là,
dans les moments où il faut aimer sans savoir,
dans ceux où il faut rester debout sans faire de bruit.

Tu es partie trop tôt,
mais tu as aimé pleinement.
Et cet amour-là, ma sœur,
je le porte encore,
je le transmets,
et il est toujours vrai aujourd’hui.