Accompagner en lien avec la vie. Professeur et chercheur à l’Université Saint-Paul, j’explore l’accompagnement communautaire écosystémique et intégratif autour de la proche aidance, de l’écoute et de la vitalité relationnelle. Ce blogue est un espace de réflexions et d’expériences pour nourrir une manière d’accompagner plus humaine, reliée et incarnée.
samedi 28 février 2026
Respirer ensemble : L’hygiène émotionnelle comme discipline du leadership
Lors de cette deuxième fin de semaine en Intelligence émotionnelle à l’USP, nous entrerons dans l’exploration de l’hygiène émotionnelle comme pratique de maturité personnelle et professionnelle. Il ne s’agira pas simplement d’identifier des émotions, mais d’apprendre à reconnaître leur circulation en soi et dans le groupe, à distinguer faits et interprétations, et à comprendre comment les affects non nommés influencent nos décisions, nos relations et notre leadership. Nous examinerons comment la régulation émotionnelle n’est ni suppression ni débordement, mais un travail conscient d’ajustement, au service de la clarté, de la responsabilité et de la qualité du lien. Cette exploration nous invitera à considérer l’intelligence émotionnelle non comme une compétence isolée, mais comme une discipline relationnelle qui protège la dignité, favorise la confiance et soutient une posture de présence lucide dans des contextes complexes.
vendredi 27 février 2026
Le fil déjà là
Je vois apparaître un fil. Il était là depuis longtemps. Pendant des années, j’ai cru explorer des directions différentes : institutions, communauté, enseignement, recherche, accompagnement. Aujourd’hui, je comprends que je ne faisais que suivre un même mouvement sans le nommer. Ce fil traversait mes engagements, mes questionnements, mes transitions. Il reliait mes expériences sans que je perçoive encore la trame complète. Ce n’était pas une dispersion. C’était une maturation silencieuse.
Je ne cours plus après un futur potentiel. Je marche avec un futur déjà en germination. Il ne s’agit plus de conquérir ou de multiplier, mais d’habiter avec justesse ce qui cherche à prendre forme. Ce futur ne se projette pas à distance ; il se déploie à même le présent. Et dans cette marche plus lente, plus dense, je reconnais quelque chose de profondément aligné. Cela me semble juste.
jeudi 26 février 2026
Du dialogue au “nous” : quand le lien devient action
Accompagner, ce n’est pas commencer par donner des conseils ou proposer des solutions. C’est d’abord entrer en dialogue. L’accompagnant.e se présente avec simplicité, écoute la réponse de l’autre, puis répond à cette réponse. C’est dans ce troisième mouvement que quelque chose change. Le « je » et le « tu » peuvent devenir un « nous ». À ce moment, la relation ne se limite plus à une conversation. Elle devient un engagement partagé. L’accompagnant.e porte attention à ce qui est dit, à ce qui est ressenti et au contexte dans lequel la personne vit. Cette écoute attentive ouvre un espace où l’action peut naître naturellement.
Dans une approche écosystémique et intégrative, ce passage du contact à l’engagement est essentiel. Il ne s’agit pas de faire à la place de l’autre, mais de marcher avec elle/lui. Quand deux personnes acceptent de faire un pas ensemble, même petit, un lien se renforce. Si une troisième personne est invitée, le processus devient collectif. La parole circule, la responsabilité se partage et une dynamique communautaire commence à prendre forme. Accompagner, c’est reconnaître ces moments importants et créer des espaces où le dialogue peut devenir action commune.
mercredi 25 février 2026
L’organisation comme écosystème vivant
Une organisation n’est pas un ensemble de tâches à répartir ni une mécanique à optimiser. Elle est un écosystème vivant, traversé par des relations visibles et invisibles, par des histoires fondatrices, des fidélités anciennes, des espoirs et parfois des blessures silencieuses. Chaque personne y porte une mémoire, une manière d’habiter le lien, une compréhension singulière du sens commun. Comme dans une forêt, certaines racines sont apparentes, d’autres plongent profondément dans le sol symbolique de l’institution. Les décisions ne circulent pas uniquement par les organigrammes ; elles se diffusent à travers la confiance, la reconnaissance et la qualité de présence entre les acteurs.
Comprendre une organisation comme un écosystème, c’est accepter que les tensions ne soient pas des anomalies, mais des signaux de régulation. Les loyautés, explicites ou implicites, structurent les comportements bien au-delà des politiques écrites. Les conflits révèlent des déséquilibres relationnels ou des aspirations non entendues. L’accompagnement organisationnel, dans cette perspective, ne consiste pas à corriger des individus, mais à soutenir la vitalité du tissu relationnel. Il s’agit de cultiver une écologie du lien où consentement, discernement et engagement peuvent émerger avec justesse, afin que l’organisation respire, évolue et retrouve sa cohérence intérieure.
mardi 24 février 2026
Quand le village oublie de respirer
Il y avait un village au bord d’une rivière. Les maisons étaient proches les unes des autres, les voix se mêlaient le soir, et les saisons rythmaient les travaux. On disait que le village avait été fondé par quatre familles courageuses qui avaient su traverser l’hiver le plus rude. Cette histoire, on la racontait souvent. Elle donnait fierté et solidité.
Un jour pourtant, sans que personne ne sache exactement quand cela avait commencé, l’air changea. Les réunions devinrent plus brèves. Les regards plus fuyants. On continuait de parler d’organisation, de décisions, de stratégies. Mais les conversations ne guérissaient plus rien.
Un ancien du village invita quelques personnes à marcher près de la rivière. Il ne parla ni de règlement ni de structure. Il posa une question simple :
« Que ressent le village en ce moment ? »
Le silence fut long. Puis quelqu’un dit : « De la fatigue. »
Un autre : « De la peur de perdre ce que nos ancêtres ont bâti. »
Une femme ajouta : « De la colère que personne n’ose nommer. »
L’ancien hocha la tête.
« Vous croyez que le problème est dans vos décisions. Il est d’abord dans votre respiration. »
Il expliqua que lorsqu’un village oublie de respirer ensemble, les émotions deviennent comme de la fumée enfermée dans une maison. Elles piquent les yeux. Elles brouillent la vue. On finit par croire que l’autre est la cause de l’irritation.
Alors ils commencèrent un rituel simple. Avant chaque décision importante, ils nommaient ce qui circulait en eux. Pas pour débattre. Pas pour convaincre. Pour reconnaître.
La fatigue cessa d’être un reproche.
La peur devint prudence partagée.
La colère se transforma en appel à ajuster.
Le village ne devint pas parfait. Mais il retrouva son souffle.
C’est ainsi que je comprends l’hygiène émotionnelle. Non comme une technique pour gérer les émotions, mais comme une pratique de respiration collective. Une manière d’empêcher que la fumée invisible ne devienne incendie.
Dans l’accompagnement, je vois souvent des villages modernes, organisations, familles et institutions qui tentent de réparer leurs structures sans nettoyer l’air qu’ils respirent. Or l’air chargé d’émotions non dites finit toujours par déformer les décisions.
L’hygiène émotionnelle, c’est apprendre à écouter le climat intérieur avant d’agir sur la façade extérieure. C’est reconnaître que les émotions sont des messagères. Si on les ignore, elles crient. Si on les écoute, elles enseignent.
Un groupe mature n’est pas un groupe sans émotions.
C’est un groupe qui sait les traverser sans se fragmenter.
Et peut-être que la sagesse collective commence là :
dans la capacité de respirer ensemble avant de décider.
lundi 23 février 2026
Quand nos choix changent qui nous sommes
Parfois, modifier sa stratégie peut être inconfortable. Si j’ai toujours été la personne forte, disponible, engagée sans compter, choisir de ralentir peut me faire sentir coupable. Pourtant, ce changement peut aussi être un signe de maturité. Il peut montrer que je suis en train de devenir plus cohérent avec mes valeurs profondes. La vraie question n’est donc pas seulement « Quelle est la meilleure stratégie ? », mais « Qui suis-je en train de devenir à travers cette décision ? »
Quand nos choix sont alignés avec ce que nous sommes vraiment, ils apportent plus de paix. La stratégie ne devient plus une course, mais un chemin réfléchi. Elle devient un acte d’intégrité.
dimanche 22 février 2026
Ne pas prendre la place de l’autre
Depuis plusieurs années, ma façon d’accompagner les personnes est devenue plus claire. Je crois maintenant en un principe simple : ne pas faire à la place de l’autre ce qu’il peut faire lui-même. Cela veut dire que je ne prends pas la responsabilité des décisions des personnes ni leur capacité de grandir. Mon rôle n’est pas de réparer, de corriger ou de contrôler leur chemin. Mon rôle est plutôt de créer un espace sécuritaire et respectueux où chacun peut réfléchir, choisir et avancer à son rythme.
Que ce soit dans un cercle de discussion, en classe ou dans un groupe communautaire, cette manière d’accompagner demande de la patience. Elle demande aussi de la confiance. Je crois que les personnes et les groupes peuvent traverser leurs difficultés et en apprendre quelque chose. Au lieu de forcer le changement, je prends soin des conditions : un climat de respect, d’écoute et de clarté. Soutenir sans envahir. Être présent sans prendre toute la place. Les changements qui naissent ainsi ne sont pas toujours visibles immédiatement, mais ils sont solides, parce qu’ils viennent de l’intérieur. Et c’est souvent cela qui dure le plus longtemps.
samedi 21 février 2026
La solidarité : outil ou destination ?
On parle souvent de solidarité comme d’un moyen. Par exemple, on s’entraide pour réussir un projet d’école, pour organiser un événement ou pour traverser une période difficile. La solidarité devient alors un outil : elle sert à atteindre un objectif. Elle est utile, efficace, parfois stratégique. Mais si on regarde de plus près, on peut se demander : est-ce que la solidarité existe seulement pour arriver à quelque chose ? Ou est-ce qu’elle a une valeur en soi ? Quand un voisin aide un aîné simplement parce qu’il tient à lui, sans rien attendre en retour, la solidarité n’est plus un moyen. Elle devient une manière d’être. Elle est déjà le but.
La solidarité comme fin, c’est choisir d’être relié aux autres même quand il n’y a rien à gagner. C’est décider que le lien humain compte plus que la performance. Par exemple, dans un groupe, on peut travailler ensemble juste pour obtenir une bonne note. Mais on peut aussi choisir d’apprendre à se comprendre, à s’écouter, à se soutenir. Dans ce cas, le résultat compte, mais la relation compte encore plus. Quand la solidarité devient une fin, elle transforme notre manière de vivre ensemble. Elle ne sert plus seulement à réussir ; elle nous aide à devenir plus humains.
vendredi 20 février 2026
Aimer sans attendre en retour
Il m’arrive de me dire cette phrase toute simple : tu n’es pas obligé de m’aimer. L’amour ne fonctionne pas toujours comme un échange égal. Parfois, on aime quelqu’un qui ne peut pas, ou ne veut pas, aimer de la même façon. Et pourtant, cela n’enlève rien à ce que je ressens. Moi, je t’aime déjà.
Avec le temps, j’ai compris que cet amour n’est pas une faiblesse. Ce n’est pas non plus une attente cachée. C’est un choix intérieur. Aimer, ce n’est pas forcer l’autre à répondre. C’est décider de rester respectueux, bienveillant, ouvert, même si l’autre ne fait pas la même chose. Cela demande du courage. Cela demande aussi de savoir que ma valeur ne dépend pas du retour que je reçois. Aimer sans attendre en retour, c’est une forme de liberté.
mercredi 18 février 2026
Tenir debout dans le dépouillement
Dans ce temps-là, on découvre que le manque n’est pas toujours un ennemi. Il peut devenir un guide. En ralentissant, des questions longtemps mises de côté refont surface. En acceptant le silence, une autre parole se laisse entendre. Le Carême nous rappelle que la vie n’est pas seulement faite pour être remplie, mais pour être vécue avec attention. Dans une société qui va vite et qui évite l’inconfort, ce temps propose de s’arrêter ensemble, non pour aller mieux immédiatement, mais pour redevenir plus présents. Comme dans les récits anciens, c’est souvent dans le désert, ce lieu froid et dépouillé, que l’on retrouve le fil de ce qui nous relie aux autres, à la terre et à soi-même.
mardi 17 février 2026
Écouter pour accompagner autrement
Dans ce premier épisode de la nouvelle saison de USP en conversation, j’ai le plaisir d’échanger avec le recteur Louis Patrick Leroux de l’Université Saint-Paul.
Nous explorons ensemble l’écoute profonde comme posture de présence, de relation et de transformation. Bien au-delà des approches instrumentales, écouter apparaît comme un acte de réception, de vulnérabilité et de courage, au cœur de l’accompagnement humain. La conversation aborde également l’accompagnement des personnes proches aidantes, en soulignant l’importance de créer des espaces relationnels où la parole peut se déposer sans pression et où la dignité est reconnue.
Cette rencontre s’adresse à celles et ceux qui pressentent que, dans un monde saturé de discours, l’écoute demeure un geste fondateur pour soutenir, relier et transformer.
L’épisode est maintenant disponible : lien
Au plaisir de vous y retrouver et de poursuivre la conversation.
lundi 16 février 2026
Le premier cours de psychatlogie de Jules
Ce matin-là, j’ai inscrit Jules à son premier cours de psychatlogie.
Il n’a rien dit. Il s’est simplement assis bien droit devant la télévision, comme s’il savait déjà que quelque chose de sérieux allait se passer.
À l’écran, un grand chat mangeait avec une concentration presque sacrée. Jules observait chaque bouchée, chaque mouvement de moustache, chaque silence entre deux crocs. Je l’ai vu pencher légèrement la tête, signe clair, chez lui, d’une intense activité intellectuelle. C’était le moment exact où la psychatlogie commençait.
Le cours portait sur un thème fondamental : Pourquoi les autres chats mangent-ils toujours quelque chose de plus intéressant que moi?
Jules a pris des notes invisibles. Avec ses yeux. Avec sa queue immobile. Avec cette gravité que seuls les chats savent adopter quand ils étudient l’essentiel.
À la fin, il s’est retourné vers moi, lentement. Son regard disait tout :
« Je comprends maintenant. Ce n’est pas de l’envie. C’est de la projection féline. »
La psychatlogie, ça remue beaucoup.
dimanche 15 février 2026
Après la Saint-Valentin, quand l’amour change de voix
Ce matin, je pense à l’après Saint-Valentin. On parle beaucoup de l’amour avant cette journée, on le célèbre pendant, puis vient souvent un grand silence. Pourtant, célébrer l’amour est important. Les fêtes, les gestes symboliques, les mots échangés donnent une forme visible à ce qui compte vraiment. Elles nous rappellent de nous arrêter, de prendre le temps de dire à l’autre : tu comptes pour moi, notre lien est précieux.
Mais une fois la fête passée, il reste autre chose à accueillir. L’après Saint-Valentin nous ramène à la relation telle qu’elle est, sans décor ni mise en scène. C’est là que l’amour prend une autre voix, plus discrète, plus quotidienne. Moins de gestes attendus, plus de présence. Moins de symboles, plus d’attention réelle. Peut-être que célébrer l’amour ne s’arrête pas le 14 février, mais se prolonge dans ces jours ordinaires où l’on choisit de rester là, même quand il n’y a plus rien à célébrer, seulement un lien à faire vivre.
samedi 14 février 2026
Éduquer pour prendre soin du monde que nous laissons derrière nous
Éduquer pour que l’épanouissement humain soit compatible avec celui du vivant et des générations à venir, c’est faire un choix clair : former des personnes capables de prendre soin du monde qu’elles habitent. Cela signifie apprendre à réfléchir avant d’agir, à mesurer l’impact de ses gestes et à comprendre que nos décisions d’aujourd’hui façonnent la vie de demain. Par exemple, apprendre à travailler en équipe plutôt qu’en compétition, à écouter des points de vue différents, ou à réfléchir aux conséquences environnementales et sociales d’un projet fait partie de cette éducation. Il ne s’agit pas seulement d’accumuler des connaissances, mais de développer un sens des responsabilités, envers les autres, envers la communauté et envers la planète.
C’est dans cet esprit que s’inscrit le travail du Centre sur le vieillissement, la communauté et l’épanouissement humain de l’Université Saint-Paul. Le Centre soutient des projets où les générations se rencontrent, où les personnes aînées, les proches aidants, les étudiant.es et les acteurs communautaires apprennent les uns des autres. Par exemple, des cercles de dialogue intergénérationnels, des projets communautaires en milieu rural ou urbain, ou encore des formations centrées sur l’écoute et la solidarité. Ces expériences montrent concrètement que l’épanouissement humain ne se vit pas seul : il se construit dans les liens, dans le respect du vivant et dans la volonté de laisser derrière soi des communautés plus justes et plus habitables. Éduquer ainsi, c’est s’engager à préparer non seulement un avenir professionnel, mais un avenir humain.
Vers une éducation comme chemin d’épanouissement humain et collectif
Je suis heureux d’annoncer que, avec ma collègue Bianca, notre communication a été acceptée pour présentation à la Conference on Education for Transformation: Perspectives on Flourishing in the Anthropocene, qui se tiendra du 20 au 22 mai 2026 à la University of Humanistic Studies, à Utrecht.
Cette conférence internationale est organisée à l’occasion de la parution de l’ouvrage Education for Transformation: Humanistic Perspectives on Flourishing in the Anthropocene (Brill, 2025). Elle réunit des chercheuses et chercheurs, des éducatrices et éducateurs, ainsi que des praticiennes et praticiens issus de divers horizons, afin d’explorer comment l’éducation peut contribuer à l’épanouissement humain et planétaire dans un contexte marqué par les défis écologiques, sociaux et éthiques de l’Anthropocène.
Notre contribution s’inscrit dans le prolongement du Education for Human Flourishing Project, un projet interdisciplinaire qui propose de repenser l’éducation comme un processus de formation des capacités humaines essentielles, orienté vers le sens, la responsabilité, la justice et la vie collective. Les échanges de la conférence s’articulent notamment autour de l’éducation morale et civique, des pédagogies transformatrices, ainsi que des enjeux de justice climatique et de réparation des héritages coloniaux en éducation.
Nous nous réjouissons de pouvoir prendre part à cet espace de dialogue international et de mettre nos travaux en conversation avec des perspectives humanistes engagées dans la transformation des pratiques éducatives.
vendredi 13 février 2026
Passer de l’intervention à la présence
Nous avons appris à intervenir vite. Quelqu’un va mal, on cherche une solution. Un collègue est en difficulté, on donne un conseil. Un proche hésite, on lui dit quoi faire. Cette logique part souvent d’une bonne intention, mais elle crée une distance : je sais mieux que toi. Intervenir, c’est agir sur l’autre. Accompagner, c’est autre chose. C’est accepter de ralentir, d’écouter, de se rendre disponible. Comme quand un ami te raconte une peine et que, au lieu de répondre tout de suite, tu restes silencieux quelques secondes. Ce silence n’est pas vide : il permet à quelque chose d’important d’émerger.
Accompagner le mouvement du vivre, c’est reconnaître que la vie n’est pas un problème à réparer. C’est un processus en cours. Pense à un enfant qui apprend à marcher. On ne lui explique pas comment faire étape par étape. On se place près de lui, on sécurise l’espace, on l’encourage, et on le laisse essayer. L’accompagnant·e fait la même chose avec la vie. Il ou elle ne demande pas d’abord : Qu’est-ce que je dois faire maintenant ? Il ou elle demande : Qu’est-ce qui est déjà en train de se passer ? Cette question change tout. Elle nous aide à passer du contrôle à la présence, de la solution rapide à l’accompagnement juste. Et souvent, c’est là que la vie reprend son souffle.
jeudi 12 février 2026
La frontière invisible entre don et extraction
Je me rends compte que, parfois, on appelle engagement ce qui relève plutôt de l’extraction. L’engagement, c’est quand je choisis librement de donner de mon temps, de mon énergie ou de mon intelligence parce que cela a du sens et que ce que j’offre est accueilli. L’extraction, c’est quand on s’attend à ce que je donne toujours plus, sans jamais me demander si cela me nourrit encore, ni si le cadre peut vraiment recevoir ce que j’apporte. Par exemple, accepter sans cesse de nouveaux mandats « parce que je suis capable », répondre à toutes les demandes « parce que personne d’autre ne le fera », ou rester dans un projet qui n’avance pas en espérant qu’un jour il portera fruit. À la longue, ce n’est plus un choix, c’est une pression silencieuse.
Retirer mon consentement à cette logique, ce n’est pas me désengager du monde. C’est refuser de confondre générosité et épuisement. C’est apprendre à dire : ceci ne me permet plus d’être pleinement présent, même si cela semble utile ou valorisé. Comme quand on décide de quitter une équipe où l’on porte tout, ou de limiter un engagement qui demande toujours plus sans jamais reconnaître les limites humaines. En faisant ce pas, je protège quelque chose de simple et de précieux : la possibilité de rester humain, disponible pour de vrais liens, et engagé là où le don circule vraiment.
mercredi 11 février 2026
La bonne distance : marcher entre l’élan et le retrait
Je me souviens d’un ancien qui m’avait dit, un soir près du feu :
« Quand tu t’engages trop vite, la terre ne te reconnaît pas. Quand tu te retires trop longtemps, elle t’oublie. »
Il parlait lentement. Il laissait des silences entre ses phrases, comme si les mots avaient besoin de respirer pour devenir vrais. Autour de nous, le feu crépitait, et chacun savait que ce n’était pas une leçon, mais une histoire offerte.
Il racontait qu’autrefois, il marchait sans relâche pour aider, réparer, porter. Il croyait que sa valeur venait de ce qu’il faisait pour les autres. Plus il donnait, plus il se sentait indispensable. Jusqu’au jour où son corps l’a arrêté net. « Ce n’est pas la fatigue qui m’a fait tomber, disait-il, c’est l’oubli de moi-même. »
Il s’est alors retiré. Longtemps. Trop longtemps, peut-être. Il a cessé de répondre aux appels, de participer aux cercles, de porter la parole. Et dans ce retrait, il a compris autre chose : le désengagement peut guérir, mais il peut aussi devenir une cachette. « Je me protégeais du monde, mais je me coupais aussi de lui. »
Ce n’est qu’après avoir traversé ces deux passages qu’il a trouvé ce qu’il appelait la bonne distance. Un engagement qui ne brûle pas, un retrait qui n’efface pas. Une manière d’être présent sans se sacrifier, d’agir sans se perdre.
Il disait que l’engagement juste ressemble à la rivière. Elle avance, elle contourne les rochers, elle s’arrête parfois dans un élargissement, mais elle ne force jamais son passage. Quand elle déborde, elle détruit. Quand elle s’assèche, la vie se retire. Sa sagesse tient dans son mouvement.
Ce récit me revient souvent quand je pense à l’éthique, au soin, à l’accompagnement. Il rejoint cette manière de raconter le monde que propose Lewis Mehl-Madrona, où la connaissance ne se transmet pas par des concepts, mais par des histoires qui relient le corps, l’esprit, la terre et la communauté.
Engagement, désengagement, surengagement ne sont pas des choix abstraits. Ce sont des passages. Des apprentissages. Des ajustements vivants. Et peut-être que notre responsabilité la plus profonde n’est pas de toujours faire plus, ni de disparaître, mais d’apprendre à écouter quand il est temps d’avancer, et quand il est temps de s’asseoir près du feu.
mardi 10 février 2026
Être comme un arbre en hiver
lundi 9 février 2026
Quand tenir ne suffit plus : se relier, puis relâcher
Cette semaine, mon agenda prend une couleur un peu spéciale.
Je vais coanimer deux ateliers sur la résilience et la reliance avec des personnes proches aidantes et des aîné.es, puis coanimer un Cercle de Pardon pour Couples pour souligner la Saint-Valentin. Des activités différentes, mais reliées par une même intention : prendre soin du lien.
Dans les ateliers avec les personnes proches aidantes, on parle de ce que ça demande de soutenir un proche jour après jour. De la fatigue, du courage, de cette force discrète qui permet de continuer quand la route est longue. On parle de résilience, non pas comme le fait d’être fort seul, mais comme la capacité de tenir malgré les difficultés. Puis, doucement, on ouvre vers la reliance : ce moment où l’on accepte de ne plus porter tout seul, où l’on se relie à d’autres, où le poids devient un peu plus léger parce qu’il est partagé. En milieu rural, où les distances sont grandes et l’isolement parfois bien réel, cette expérience du lien est précieuse.
En fin de semaine, le Cercle de Pardon pour Couples propose un autre temps. La Saint-Valentin est souvent associée aux cadeaux et aux gestes romantiques. Le Cercle offre plutôt un espace pour s’arrêter et regarder la relation autrement. Un lieu pour déposer ce qui fait mal, ce qui n’a pas été dit, ce qui pèse encore. Le pardon n’est jamais une obligation. C’est une invitation à se libérer de ce qui bloque, à retrouver un peu plus de paix à l’intérieur et dans la relation.
Ces activités se répondent. La résilience, c’est tenir. La reliance, c’est s’appuyer les uns sur les autres. Le pardon, c’est relâcher ce qui fait trop mal. Ensemble, elles rappellent que les relations peuvent devenir des lieux de soutien, plutôt que des lieux d’épuisement.
Accompagner, pour moi, c’est créer des espaces simples et humains, où l’on peut ralentir, respirer et se sentir moins seul. Cette semaine me rappelle à quel point ces espaces sont nécessaires, surtout en plein hiver, quand le besoin de chaleur humaine se fait encore plus sentir.
dimanche 8 février 2026
Ce que tu cherches est souvent lié à ce qui t’a fait mal
Il m’a fallu du temps pour le reconnaître, et peut-être t’en faudra-t-il aussi : ce que nous cherchons avec le plus d’insistance n’est pas toujours né d’un idéal, mais souvent d’une blessure. Pas forcément une blessure spectaculaire. Parfois une série de moments où quelque chose n’a pas tenu : un manque de reconnaissance, une parole absente, une institution sourde, une communauté qui n’a pas su protéger.
Longtemps, j’ai cru que mon engagement venait d’un choix clair et rationnel. Avec le recul, je vois qu’il était aussi une réponse. Ce que je cherchais, des espaces justes, des communautés capables, des institutions humaines, correspondait exactement à ce qui m’avait fait mal lorsqu’ils faisaient défaut. La blessure n’était pas le moteur visible, mais elle orientait le chemin.
Reconnaître ce lien ne nous fragilise pas. Au contraire. Cela nous protège. Quand la douleur reste inconsciente, elle gouverne nos choix à notre insu. Elle nous pousse à vouloir réparer, sauver, corriger. Quand elle est reconnue, elle devient source de discernement. Elle empêche la naïveté autant que le cynisme.
Si je partage cela avec toi, ce n’est pas pour t’inviter à t’arrêter à ta blessure, ni à la sacraliser. C’est pour t’aider à te poser une question simple et exigeante : sais-tu ce que tu cherches, et sais-tu d’où cela vient ?
Ce que tu cherches est souvent lié à ce qui t’a fait mal. La justesse commence lorsque tu acceptes de tenir les deux ensemble, sans les confondre, sans t’en libérer trop vite. Alors, ce que tu poursuis cesse d’être une fuite. Cela devient une offrande.
samedi 7 février 2026
Voir le monde en communautés : une vocation patiemment incarnée
Je me rends compte que je ne vois presque jamais le monde en individus isolés, ni en simples structures. Je le vois en communautés. Salle de classe, paroisse, organisme communautaire, centre de recherche, comité d’éthique : autant de lieux où se joue, silencieusement ou explicitement, la possibilité pour des personnes de devenir capables ensemble. Ce regard ne m’est pas venu par théorie, mais par expérience. Grandir dans une communauté linguistique et religieuse minoritaire m’a appris très tôt que la dignité ne se protège pas seul. Elle se tisse dans le lien, se soutient par des cadres justes et se transmet par la parole partagée. Plus tard, l’animation communautaire, l’enseignement, l’accompagnement et l’engagement institutionnel n’ont fait que donner forme à cette intuition première.
Avec le temps, j’ai compris que voir le monde en communautés ne signifiait pas les idéaliser. Une communauté peut soutenir comme elle peut enfermer. Elle peut libérer la parole ou la faire taire. C’est pourquoi j’en suis venu à tenir la dignité comme boussole : elle empêche l’amour de devenir naïf et la justice de devenir inhumaine. Aujourd’hui, que j’enseigne, que je fasse de la recherche, que j’accompagne des proches aidants ou que je participe à un comité d’éthique, le geste demeure le même : créer et habiter des espaces relationnels où la reconnaissance, le cadre et la responsabilité permettent une maturation humaine et collective. Voir le monde en communautés, pour moi, c’est refuser les solutions solitaires aux problèmes collectifs et croire, malgré les fragilités, que quelque chose d’humain peut encore advenir ensemble.
jeudi 5 février 2026
À toi, ma sœur Guylaine
Du langage des idées au langage du vivant : traverser l’université sans perdre l’humain
Quand j’ai fait mon baccalauréat dans les années 1980, l’université était encore un lieu où l’on apprenait à penser avant d’apprendre à faire. Les cours de philosophie, de sociologie, de sciences politiques et d’histoire occupaient une place centrale. On nous invitait à lire lentement, à discuter, à débattre, à situer les idées dans leur contexte. Le langage n’était pas orienté vers la performance ou l’employabilité, mais vers la compréhension du monde et de notre place en son sein. On parlait de société, de pouvoir, de justice, de culture, de responsabilité. Le rapport au savoir était profondément relationnel et critique. Ce langage m’a formé durablement. Il m’a appris à nommer le vivant, le conflictuel, l’ambigu.
Dans les années 1990, à la maîtrise, j’ai senti un premier déplacement. Le monde universitaire commençait à s’arrimer plus explicitement aux besoins organisationnels et institutionnels. Les approches professionnelles gagnaient en importance, les méthodologies se formalisaient, les objectifs devenaient plus visibles. Cela m’a apporté une rigueur précieuse, une capacité à structurer l’action, à intervenir concrètement. Mais j’ai aussi commencé à percevoir un glissement du langage. On parlait davantage de modèles, de stratégies, de gestion du changement. Le vivant était encore là, mais déjà filtré par des cadres plus techniques. J’ai appris à naviguer entre ces deux mondes, sans toujours réussir à les faire dialoguer pleinement.
Puis il y a mon doctorat, dans les années 2020. Cette fois, le contraste est saisissant. Le vocabulaire de l’ingénierie est omniprésent. On parle d’indicateurs, de performance, d’impact, de compétences, de gouvernance, de gestion des risques. Même les enjeux humains, relationnels et communautaires sont souvent traduits dans un langage opérationnel. Je ne nie pas la nécessité de cette rigueur, ni l’importance de rendre des comptes. Mais je ressens profondément ce qui s’est appauvri en chemin : un langage pour dire le lien, la lenteur, la fatigue morale, la dignité, la présence, la transformation silencieuse.
Cette évolution, je ne l’ai pas vécue uniquement dans les salles de cours. Je l’ai rencontrée tout au long de mon parcours professionnel. Dans les organisations, dans le milieu communautaire, dans les institutions publiques, j’ai vu le même mouvement à l’œuvre. Des personnes profondément engagées, compétentes, intelligentes, mais fatiguées de devoir se traduire sans cesse dans un langage qui ne correspond pas à ce qu’elles vivent réellement. J’ai vu des directions générales, des gestionnaires, des intervenantes et intervenants épuisés non pas par manque de savoir-faire, mais par manque de mots pour dire ce qui les traverse et ce qui se joue dans leurs relations et leurs milieux.
C’est dans ce contexte que mon choix de l’Université Saint-Paul prend tout son sens. J’y ai trouvé un lieu où les sciences humaines, la philosophie, la spiritualité, l’éthique et les pratiques professionnelles ne sont pas mises en concurrence, mais appelées à dialoguer. Un lieu où le langage du vivant n’est pas marginal, mais reconnu comme essentiel pour penser l’accompagnement, le leadership, la communauté et le soin. Enseigner et étudier à Saint-Paul, pour moi, ce n’est pas un simple choix institutionnel. C’est un choix de cohérence.
J’y poursuis mon doctorat parce que j’y ai la possibilité de nommer autrement ce que j’observe sur le terrain. D’oser un langage qui relie le personnel, le relationnel et le collectif. D’articuler la rigueur universitaire avec une attention au vivant, aux personnes et aux communautés. Et j’y enseigne parce que je crois profondément que former aujourd’hui, ce n’est pas seulement transmettre des compétences, mais offrir des mots, des repères et des espaces pour habiter le monde autrement.
Avec le recul, je vois mon parcours comme un fil tendu entre trois époques. Les années 1980 m’ont appris à penser le monde. Les années 1990 m’ont appris à agir en son sein. Les années 2020 m’invitent à réparer un langage, à redonner souffle à ce qui a été trop longtemps réduit à des mécanismes. Et c’est précisément ce travail de réconciliation entre rigueur et vivant que je poursuis aujourd’hui, avec conviction, à l’Université Saint-Paul.
Un signe de pauvreté relationnelle collective
J’entends souvent cette phrase : « c’est un problème de communication ».
Au travail. En famille. Dans les institutions. Dans les groupes. Elle revient comme une explication évidente, presque automatique. À force de l’entendre, je me surprends à m’arrêter et à me demander : qu’essaie-t-on vraiment de nommer quand on dit cela ?
Qualifier une difficulté de problème de communication me semble aujourd’hui rassurant. C’est clair, opératoire, réparable. On peut mieux expliquer, ajuster les mots, préciser les attentes. Pourtant, derrière cette formule, j’entends souvent autre chose : une pauvreté relationnelle collective. Non pas un manque de discours, mais une difficulté grandissante à prendre soin du lien dans la durée.
Je constate que nous vivons dans des contextes où la relation est constamment mise sous pression. La vitesse, la surcharge, la performance, la fragmentation des rôles grignotent lentement les espaces de présence. Le temps pour se rencontrer vraiment se réduit. Alors, quand quelque chose craque, quand un malaise surgit, nous nous tournons vers la communication pour réparer ce que la relation ne soutient plus.
On parle davantage parce que le lien n’est plus suffisamment nourri.
Je le vois dans les milieux de travail : on multiplie les réunions, les courriels, les protocoles, alors que ce qui manque est souvent plus simple et plus exigeant à la fois : reconnaissance, confiance, sentiment de compter. Je le vois dans les familles : on cherche les bons mots, alors que ce qui ferait la différence serait parfois un climat où chacun peut demeurer en relation sans devoir se défendre. Je le vois dans les institutions : l’information circule, mais le lien peine à s’inscrire dans la durée.
Dans ces situations, la communication devient un substitut relationnel. Elle tente d’occuper l’espace laissé vacant par l’affaiblissement du lien. On demande aux mots de faire ce que la relation n’a plus les conditions de porter.
Dire que tout est un problème de communication permet aussi, parfois, d’éviter une question plus inconfortable : qu’avons-nous cessé de soutenir collectivement pour que le lien s’effrite ainsi ? Quels espaces avons-nous négligés ? Quelles lenteurs avons-nous abandonnées au nom de l’efficacité ?
Pour moi, la pauvreté relationnelle ne se manifeste pas par l’absence de discours, mais par la difficulté grandissante à prendre soin du lien dans la durée. Je la reconnais à cette inflation de paroles qui n’apaisent plus, à ces échanges qui informent sans relier, à ces explications qui ne réparent pas.
Alors j’essaie de déplacer mon regard.
Moins chercher à mieux communiquer.
Et davantage m’interroger sur la manière dont je contribue, ou non, à soutenir la relation comme un espace vivant, fragile, exigeant, mais essentiel.
Car ce qui me semble manquer aujourd’hui, ce n’est pas un meilleur message,
mais une attention suffisamment fidèle au lien
pour que les mots puissent, à nouveau, y trouver leur juste place.
mercredi 4 février 2026
Traverser les territoires pour habiter le lien
Le Nord, Rouyn-Noranda/Sudbury, m’a appris la rudesse et la solidarité. Là-bas, on comprend vite que la vie se tient ensemble, que les liens comptent quand les conditions sont exigeantes. C’est dans ce territoire que s’enracine mon attention au collectif, au soutien discret, à ce qui permet de tenir quand tout n’est pas facile.
Le Sud, à Toronto, m’a confronté à la vitesse, aux institutions, à la logique de la performance. J’y ai appris le langage des organisations, du leadership formel et de la gestion. Mais j’y ai aussi perçu les limites d’un monde où l’efficacité peut parfois prendre le pas sur la présence humaine.
L’Ouest, à Calgary, a été un espace d’expansion. Huit années pour respirer autrement, travailler à grande échelle, voyager et intervenir à l’international. J’y ai approfondi ma compréhension des systèmes, du pouvoir d’agir et de la transformation organisationnelle. Et, en parallèle, j’y ai découvert le coût humain de certaines formes de leadership lorsque le cœur et le corps ne suivent plus.
L’Est, à Ottawa/Gatineau, m’a ramené vers l’essentiel. Vers le communautaire. Vers l’écoute. Vers l’accompagnement des personnes proches aidantes. C’est ici que les apprentissages du Nord, du Sud et de l’Ouest se sont lentement recomposés. Ce que j’avais appris dans les institutions et sur les routes s’est mis au service du lien, de la présence et de la soutenabilité humaine.
De Nord en Sud, d’Ouest en Est, j’ai traversé des mondes. Aujourd’hui, ce chemin me permet d’habiter une posture d’accompagnement qui tient ensemble l’expérience, le discernement, la résonance et l’ancrage. Ce parcours n’était pas une ligne droite. Il était une préparation.
Et c’est de là que je parle maintenant.
mardi 3 février 2026
La mémoire d’une triade et le silence du tiers
Je me souviens de cette photo des présidences des trois collèges francophones de l’Ontario et du ministre des Collèges et Universités de l’Ontario, en 1994, comme d’un moment charnière. Elle porte la gravité tranquille des responsabilités, mais aussi la fierté d’un engagement collectif au service de l’éducation en français. Derrière les complets et les regards posés, il y avait des visions, des débats, des élans et la conviction profonde que bâtir des institutions francophones solides en Ontario relevait à la fois du courage politique et d’un sens aigu du bien commun.
De gauche à droite, on reconnaît Marquis Bureau, président fondateur du Collège des Grands Lacs, Andrée Lortie, présidente de La Cité, Dave Cook, ministre des Collèges et Universités de l’Ontario, et Jean Watters, président du Collège Boréal.
À cette époque, nous formions une triade. Une structure relationnelle solide, fondée sur un équilibre des forces, une reconnaissance mutuelle et la capacité de penser ensemble sans chercher à s’absorber. Cette triade a été transformée en dyade. Une structure plus fragile, qui polarise les relations, qui installe une logique de confrontation ou de substitution, et qui croit pouvoir faire un en pensant éliminer l’autre. Dans ce passage, quelque chose de fondamental s’est perdu. Non seulement une institution, mais une manière d’habiter le lien et le pouvoir.
On ne parle presque plus aujourd’hui du Collège des Grands Lacs, sinon comme d’une référence historique, parfois évoquée avec un soupir, depuis que son mandat a été délégué au Collège Boréal. Et pourtant, pour moi, son mythe fondateur demeure bien vivant. Il continue d’habiter ma salle de classe, mes manières d’enseigner, mes gestes d’accompagnement. Comme une mémoire agissante, il rappelle qu’une institution peut disparaître sans que l’élan qui l’a portée ne s’éteigne.
Ce passage a sans doute été l’un des deuils les plus longs que j’ai eu à traverser dans ma vie. Un deuil institutionnel, mais aussi un deuil relationnel et symbolique. Avec le temps, j’ai compris qu’il ne s’agissait pas seulement d’une perte, mais d’une traversée. Car un jour ou l’autre, on s’intéresse toujours au tiers exclu. À ce qui a été mis de côté pour que le système tienne, provisoirement. C’est souvent là que se trouve la clé pour comprendre, réparer et, peut être, réinventer autrement. Ce regard sur le tiers manquant continue aujourd’hui de nourrir ma posture, mon enseignement et mon accompagnement, comme une vigilance éthique et humaine face aux simplifications du pouvoir.
Écouter avant de comprendre, penser pour répondre
Je suis du type qui écoute le monde, et j’apprends doucement à le penser. Longtemps, j’ai cru que cette manière d’être était un défaut, une forme de lenteur dans un monde qui valorise la rapidité des réponses et la clarté des positions. J’entrais dans une pièce et je sentais avant de comprendre. Je percevais les tensions, les élans, les silences, sans toujours savoir quoi en faire ni comment les dire. Pendant que d’autres formulaient déjà des analyses, je laissais le réel me traverser.
Avec le temps, j’ai compris que cette écoute n’était pas une faiblesse, mais une compétence brute, encore inachevée. Écouter sans penser peut devenir épuisant. On reçoit beaucoup, parfois trop. On porte des atmosphères, des non-dits, des appels qui restent sans traduction. J’ai alors réalisé que penser n’était pas trahir l’écoute, mais lui offrir une seconde vie. Penser, pour moi, n’est pas prendre le contrôle. C’est apprendre à nommer sans écraser, à structurer sans rigidifier, à donner forme sans perdre le lien avec ce qui a été reçu.
Concrètement, cela ressemble à ceci. Après une rencontre, je ne réagis plus immédiatement. Je prends un temps. Puis je reviens à ce que j’ai ressenti et je me demande : qu’est-ce que cela dit vraiment ? De quoi est-ce le signe ? Qu’est-ce qui mérite d’être dit, et à qui ? La pensée devient alors un prolongement de l’écoute, non une correction.
J’apprends aussi que penser demande du courage. Le courage de prendre position. Le courage de risquer une parole. Le courage d’assumer que ce que j’ai entendu m’engage. Écouter le monde m’a appris l’humilité. Apprendre à le penser m’apprend la responsabilité.
Je ne renie pas mon point de départ. J’y reste fidèle. Mais je découvre qu’entre écouter et penser, il n’y a pas opposition, il y a croissance. Une maturation lente, organique, parfois inconfortable. Écouter m’a appris à recevoir le monde. Penser m’apprend, peu à peu, à lui répondre.
lundi 2 février 2026
Entre lumière et prédiction : un même seuil, deux récits
Aujourd’hui, 2 février, certaines personnes célèbrent la Chandeleur, fête de la lumière qui revient, du feu qui résiste à l’hiver, du geste simple de faire sauter des crêpes comme un acte de confiance envers la suite. D’autres sourient au jour de la marmotte, où l’on scrute l’ombre pour deviner ce qui vient, comme si le futur acceptait encore de se laisser lire dans un signe animal et joueur. Deux traditions, deux langages, l’un symbolique et rituel, l’autre populaire et humoristique, mais un même seuil, celui où l’humain cherche à sentir plutôt qu’à calculer, à écouter le temps plutôt qu’à le maîtriser. Entre la chandelle et la marmotte, entre la lumière et l’ombre, quelque chose en nous se demande encore, est-ce le moment de sortir, ou d’attendre un peu.




























