Dans son ouvrage La gouvernance par les nombres, Alain Supiot nous invite à réfléchir à une transformation profonde de nos institutions : ce qui servait autrefois à décrire la réalité devient progressivement un moyen de prescrire les comportements. Les indicateurs, les objectifs et les mesures de performance prennent une place grandissante dans notre manière d'organiser le travail et d'évaluer nos réalisations. Cette réflexion me rejoint particulièrement dans mes engagements universitaires et communautaires. Nous devons rendre compte de nos activités, démontrer des résultats et utiliser judicieusement nos ressources. Mais je me demande parfois si, à force de vouloir tout mesurer, nous ne risquons pas de perdre de vue l'essentiel. Comment mesurer la confiance qui naît d'une rencontre, le courage d'une personne qui ose demander de l'aide ou le sentiment d'appartenance qui se développe lentement au sein d'une communauté ?
Je ne crois pas qu'il faille opposer les nombres aux relations, ni l'efficacité à l'humanité. Les données peuvent nous aider à reconnaître des besoins, à révéler des injustices et à améliorer nos pratiques. Mais elles ne peuvent, à elles seules, nous dire ce qui mérite notre attention. Dans l'accompagnement des personnes et des communautés, je découvre combien il est important de préserver des espaces où l'on peut écouter, réfléchir et discerner ensemble, sans chercher immédiatement à produire un résultat. Peut-être notre responsabilité, comme leaders et comme accompagnants, consiste-t-elle à veiller à ce que nos outils demeurent au service de notre humanité, plutôt que l'inverse. Car il existe une différence fondamentale entre rendre compte de ce que nous faisons et reconnaître ce qui donne véritablement de la valeur à ce que nous vivons.

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