Il fut un temps où inviter quelqu’un à manger relevait d’un art simple et joyeux. On dressait la table avec ce qu’on avait, sans chercher à impressionner, mais à accueillir. Préparer un repas, c’était dire à l’autre : je t’ouvre ma maison, je t’offre un peu de moi. Chaque plat portait quelque chose du cœur de la personne qui l’avait cuisiné, un peu de son temps, de son soin, de son humanité.
Aujourd’hui, le geste s’est déplacé. Recevoir des proches devient parfois une organisation minutieuse. Avant même de choisir le menu, on dresse la liste des intolérances, des régimes et des préférences. Ce qui, hier encore, était un moment d’abandon et de découverte devient un service personnalisé. Chacun.e commande à l’avance son assiette, comme on le ferait au restaurant. Et celle ou celui qui reçoit se transforme en cuisinièr.e improvisé.e, attentif.ve à plaire à tout le monde, souvent au détriment du plaisir d’offrir.
Je ne porte pas ici un jugement, mais une question : qu’avons-nous perdu en chemin. Nos attentions alimentaires sont plus conscientes, plus respectueuses. Mais dans ce raffinement du sur-mesure, n’avons-nous pas laissé s’étioler la joie du commun. Autrefois, le repas nous rassemblait autour d’un même plat, d’une même odeur, d’une même surprise. Aujourd’hui, il nous arrive de manger côte à côte, mais chacun.e dans son monde, chacun.e avec sa commande.
Recevoir quelqu’un chez soi, ce n’est pas seulement nourrir un corps, c’est nourrir le lien. Et peut-être que le plus beau cadeau, ce n’est pas d’avoir exactement ce qu’on veut dans son assiette, mais de sentir qu’une personne nous attend, qu’elle a pensé à nous et qu’elle a pris le temps de dire : bienvenue chez moi.

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